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- « Le Conte d’Hiver » : Shakespeare entre rêve, rage et rédemption
Une relecture fiévreuse, sensorielle et bouleversante d’un chef-d’œuvre shakespearien, où l’intime se mêle à l’épique, la folie à la rédemption. Au Théâtre Gérard-Philipe, la jeune génération frappe fort. Un hiver brûlant à Saint-Denis Au Théâtre Gérard-Philipe, Le Conte d’Hiver renaît dans une version à la fois dépouillée et vertigineuse, portée par deux jeunes metteure·s en scène issu·es du CNSAD, Agathe Mazouin et Guillaume Morel. Dans le cadre du programme Premiers Printemps , cette création chorale donne une voix forte et actuelle à l’une des œuvres les plus mystérieuses de Shakespeare. Jalousie, chaos, renaissance : ici, les tempêtes sont intérieures, et le théâtre devient un terrain d’éveil politique et sensible. Quand un soupçon fait tout exploser Léontes a tout. Le pouvoir, l’amitié, une épouse aimante. Mais un regard de trop entre Hermione et son ami Polixènes suffit à faire germer le doute. De ce soupçon naît un délire, une paranoïa qui se propage comme un feu de forêt. Il condamne son épouse, fait bannir sa fille, provoque indirectement la mort de son fils. Le roi n’est plus qu’un homme dévoré par ses propres monstres. Sur scène, l’univers visuel et sonore épouse la dérive mentale du personnage. Tout vacille : lumières, espace, langage. La scénographie semi-circulaire devient le théâtre d’un effondrement intérieur. Et le public, pris à témoin, bascule avec lui. Un procès sous les projecteurs : Hermione face au patriarcat Le troisième acte atteint un sommet d’intensité : le procès public d’Hermione, retransmis en vidéo, met la salle en position de juré. Ce n’est plus du théâtre, c’est un miroir tendu à notre époque. Hermione et Paulina plaident face au regard écrasant du roi et de la salle. Les mots résonnent fort, surtout ceux de Paulina : « Peut-être ai-je trop montré la vivacité dont une femme est capable. » On ne peut s’empêcher de penser à ce que ce texte, écrit il y a quatre siècles, dit encore des violences d’aujourd’hui. Un rêve de Bohême, ou la fuite vers l’imaginaire Puis la pièce bifurque. Seize ans plus tard, Shakespeare convoque une Bohême bigarrée, irréelle, où tout semble permis. Le spectacle s’envole vers une féerie étrange, proche d’un cauchemar de Tim Burton : amours adolescentes, travestissements, fête pastorale… On ne sait plus si Léontes rêve ou s’il invente un monde pour fuir sa culpabilité. Cette fantaisie tardive est un souffle de liberté, un territoire du possible — mais aussi de l’oubli. Pardon ou illusion ? Une fin en suspens Quand Hermione réapparaît sous forme de statue vivante, la pièce ne tranche pas : miracle ou hallucination ? Réconciliation ou mise en scène du remords ? Léontes embrasse ses morts. Les autres personnages s’éclipsent, le laissant seul. Pas de catharsis, juste une question lancinante : peut-on réparer l’irréparable ? Et jusqu’où va le pardon ? Une troupe jeune, un geste fort, un théâtre vivant Porté·es par une génération issue du Conservatoire, les douze interprètes incarnent avec finesse la complexité des figures shakespeariennes. Mazouin et Morel signent ici une mise en scène à la fois radicale et sensible. Ils s’attaquent à l’inconscient masculin, aux archétypes virils, à la monstruosité ordinaire. Et ça frappe fort. Musique, lumières, vidéo, tout concourt à faire de ce spectacle un voyage mental, sensoriel, politique. On sort secoué·e, troublé·e, et profondément vivant·e. Un Shakespeare d’aujourd’hui, pour aujourd’hui Le Conte d’Hiver , version 2025, ne cherche pas à « moderniser » Shakespeare. Il l’incarne. Il le fait parler dans nos contradictions. Il nous tend un miroir où se reflètent le pouvoir, la violence, la mémoire, la tendresse, l’irréparable — et l’espoir ténu d’une autre fin. Un spectacle total. Un geste fort. À voir absolument. Avis de Foudart 🅵🅵🅵🅵 Infos pratiques Le Conte d’Hiver De William Shakespeare Mise en scène Agathe Mazouin & Guillaume Morel Traduction Bernard-Marie Koltès Avec Louis Battistelli, Myriam Fichter, Joaquim Fossi, Mohamed Guerbi, Olenka Ilunga, Eva Lallier Juan, Julie Tedesco, Zoé Van Herck, Padrig Vion, Clyde Yeguete, Léo Zagagnoni, Mathias Zakhar Scénographie Andrea Baglione • Lumière Lucien Vallé • Musique John Kaced • Vidéo Camille Berthelot Crédit photo ©Christophe Raynaud de Lage Théâtre Gérard-Philipe Du 21 au 25 mai 2025 • Mer, jeu, ven à 20h • Sam à 18h • Dim à 15h30 • Durée 2h20
- Festival Off Avignon 2025 : Le vivant comme acte de résistance
En juillet, le spectacle vivant fait de la résistance. Dans un monde instable, secoué par les crises et les replis, le Festival Off Avignon 2025 choisit l’ouverture, l’innovation et la solidarité. Une édition foisonnante qui affirme, avec ferveur : le théâtre n’est pas un luxe, c’est une nécessité. Un Off plus que jamais en prise avec le monde 1 724 spectacles, 1 347 compagnies, 241 salles, 2,6 millions de billets à la vente. Les chiffres donnent le vertige. Mais derrière cette profusion, c’est une vision qui se dessine : celle d’un festival résolument ancré dans le réel, au service de la création indépendante et d’une diversité artistique sans frontières. Face aux menaces pesant sur le monde de la culture, Avignon Festival & Compagnies (AF&C) choisit l’action : meilleur accueil du public, nouveaux dispositifs d’accessibilité, renforcement des partenariats internationaux. Le festival devient un territoire d’expérimentation, d’inclusion et d’échange. Brésil, jeunesse, accessibilité : un Off qui bouge Invité d’honneur 2025, le Brésil irradie cette édition de ses rythmes, de ses luttes et de sa pluralité. Onze compagnies brésiliennes se partagent les scènes du Off, dans un programme éclaté mêlant théâtre, danse, musique et performance. Un week-end d’ouverture festif (banquets, déambulations, bals familiaux) donne le ton : le Off est un lieu de fête, mais aussi de dialogue. Cette dynamique s’étend à d’autres régions du monde, avec un focus sur l’Asie centrale et des actions concrètes pour la mobilité des artistes étrangers. Le Village du Off se transforme en agora cosmopolite, accueillant pavillons culturels, stands, rencontres, artisanat et saveurs venues de loin. Mais l’international n’efface pas le local. Le Village TADAMM, dédié au jeune public, et les cartes Off à prix réduit pour les 14-25 ans incarnent la volonté de faire du festival un bien commun, ouvert à toutes les générations. Structurer, professionnaliser, résister Label’Off, accompagnement des compagnies, publication d’un ouvrage de référence, nouveaux outils numériques… Derrière les paillettes du festival, c’est toute une filière que le Off contribue à structurer. Loin d’être une simple vitrine, il devient aussi un laboratoire du spectacle vivant, un lieu où l’on invente des modèles alternatifs de diffusion, de production, de coopération. Et parce qu’on ne résiste pas sans soin, AF&C planche aussi sur des dispositifs d’accueil innovants : application interactive pour les pros, crèche éphémère pour les artistes-parents, aides au logement… Autant de gestes concrets pour que le droit de créer ne soit pas réservé à quelques-uns. 60 ans d’audace, cap sur l’avenir 2026 marquera les 60 ans du Off. Un anniversaire que l’équipe prépare comme une grande fête populaire et créative, avec la Méditerranée pour invitée d’honneur. Une façon de rappeler que le Off, né en marge, a conquis sa place par la force du désir. Désir de faire, de dire, de partager. Et aujourd’hui plus que jamais, ce désir est politique. Dans un monde fracturé, le Festival Off Avignon fait le pari d’une culture vivante, accessible et indocile. Et nous invite à en être les complices. Infos pratiques Festival Off Avignon 2025 Du 5 au 26 juillet 2025 1 724 spectacles dans 139 lieux Brésil, invité d’honneur Village TADAMM pour les familles et les enfants Carte Off à 2€ pour les 14-25 ans du 5 au 9 juillet Crédit photo © AF&C – Luca Mira – ESAA - Panoramas Plus d’infos : www.avignonleoff.com
- Festival d’Avignon 2025 : être ensemble, encore
Pour sa 79e édition, le Festival d’Avignon place le mot “ensemble” au cœur d’une programmation plurielle, politique et poétique. Sous la houlette de Tiago Rodrigues, la langue arabe et la danse de Marlene Monteiro Freitas deviennent les catalyseurs d’un théâtre du présent, habité par la mémoire et l’urgence. Un festival en résistance joyeuse « Je suis toi dans les mots » : en convoquant le poète Mahmoud Darwich pour slogan, le Festival d’Avignon 2025 affiche la couleur. Dans un monde fracturé par les guerres, les replis identitaires et les catastrophes climatiques, le théâtre devient espace d’écoute et de coexistence. Tiago Rodrigues en fait le pari : c’est dans la rencontre – entre artistes, publics et territoires – que réside le sens du festival. Un mois pour penser, rêver, vibrer. Ensemble. Une programmation comme une mosaïque vivante Avec plus de 300 événements , 42 spectacles et 32 créations 2025 , cette édition affirme sa vitalité artistique. Théâtre, danse, formes pluridisciplinaires, lectures, performances, expositions… Le festival s’étend sur 40 lieux et s’invite dans 16 communes du territoire. Cette année, 58% des artistes sont invités pour la première fois , preuve d’un engagement renouvelé envers la découverte et la diversité. L’arabe, langue invitée : hospitalité politique Après l’anglais et l’espagnol, c’est la langue arabe qui est à l’honneur. Un choix fort, dans un contexte où cette langue, pourtant la seconde en France, est souvent stigmatisée. Le Festival en fait un vecteur d’ouverture, en accueillant des artistes de Syrie, de Tunisie, du Maroc, de Palestine ou du Liban, à travers spectacles, lectures, concerts, débats et contes. Ce focus tisse un autre récit : celui de la richesse, de la pluralité, de la poésie. Marlene Monteiro Freitas : artiste complice et sorcière joyeuse Figure majeure de la scène chorégraphique internationale, la Cap-verdienne Marlene Monteiro Freitas imprime sa marque sur cette édition. Dans la Cour d’honneur, elle ouvrira le bal avec NÔT , librement inspiré des Mille et Une Nuits . Chez elle, le corps est un feu sacré, traversé par les rituels, les tensions du collectif, les débordements de la joie. Autour de son univers explosif, une nébuleuse d’artistes, de penseurs, de musiciens viendra irriguer la programmation. Mémoire, création et transmission Le Festival 2025 ne se contente pas d’accueillir les spectacles, il en accompagne la genèse. 80 projets sont produits ou co-produits par le Festival, et l’édition creuse une réflexion sur la transmission artistique : retour du Théâtre du Radeau, ateliers avec la Comédie-Française, ouverture d’une exposition permanente à la Maison Jean Vilar… Avignon n’est pas seulement une vitrine, mais un chantier vivant de la culture. Une fête en résistance Malgré les ombres du monde, le Festival d’Avignon défend une fête combative, où l’art est à la fois célébration et prise de position. Le droit à la beauté, à l’inutile, au partage : voilà l’enjeu. Dans la Cour d’honneur, sur les scènes, dans les rues, la 79e édition promet de conjuguer intensité politique et joie collective. Comme un acte de foi dans la capacité du théâtre à « être l’autre dans les mots ». INFOS PRATIQUES Festival d’Avignon – 79e édition Dates : du 5 au 26 juillet 2025 Spectacles, débats, lectures, projections, expositions Plus de 300 événements – 42 spectacles – 32 créations Langue invitée : l’arabe Artiste complice : Marlene Monteiro Freitas Crédit photo © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon Programmation complète
- Tchekhov à la folie : quand l’amour part en vrille
Des cris, des larmes, des portes qui claquent… et des fous rires ! Avec La Demande en mariage et L’Ours , Jean-Louis Benoît signe une mise en scène électrique de deux pépites comiques de Tchekhov. Une heure quinze de pur délire russe au Théâtre de Poche-Montparnasse. Du rififi chez les prétendants Oubliez les mots doux et les regards langoureux. Chez Tchekhov, l’amour commence toujours par une bonne engueulade. Dans La Demande en mariage , un prétendant émotif vient demander la main de sa voisine. Mais très vite, tout dérape : une querelle grotesque autour d’un lopin de terre met le feu aux poudres. Résultat ? Des cris, des malaises, des réconciliations express, et un mariage scellé au bord de l’apoplexie. Dans L’Ours , un créancier furieux fait irruption chez une veuve inconsolable pour réclamer son dû. Ce qui devait être une confrontation devient un duel verbal féroce, puis une explosion de désir. Un revirement aussi absurde que savoureux. Une mise en scène qui fait tout péter Jean-Louis Benoît fait monter la pression dès la première réplique. Dans un décor unique à double usage — cuisine rustique d’un côté, salon plus feutré de l’autre — tout s’agite, claque, dégringole. On se hurle dessus, on renverse les tables, on s’effondre… puis on repart de plus belle. Le texte traduit par André Markowicz et Françoise Morvan pulse comme un moteur de Formule 1 : ça fonce, ça crisse, ça exulte. Benoît connaît la mécanique de la farce sur le bout des doigts. Et surtout, il la fait jouer au service de l’humanité des personnages , jamais réduits à de simples pantins. Car derrière l’excès, il y a toujours un cœur qui bat (et parfois s’emballe). Trois acteurs en état de grâce comique Dans ce joyeux carnage, Emeline Bayart est une reine. Dans les deux rôles féminins, elle explose littéralement : tantôt jeune fille à marier à la colère volcanique, tantôt veuve indomptable au verbe haut, elle passe du chagrin au coup de foudre avec un sens de l’excès jubilatoire. Un vrai feu d’artifice de jeu. À ses côtés, Jean-Paul Farré est irrésistible en « ours » misogyne au cœur tendre et en père dépassé par la fureur de sa fille. Quant à Luc Tremblais , il campe un prétendant hypocondriaque d’une drôlerie irrésistible, puis un serviteur aussi fidèle qu’ahuri. Du Tchekhov comme on l’aime : drôle, absurde, profondément humain Ces deux farces en un acte sont bien plus que des « plaisanteries » : elles concentrent tout l’art tchékhovien du décalage, où le rire naît du tragique et l’absurde révèle l’essence même de nos contradictions. On rit, et beaucoup. Mais derrière les éclats de voix et les crises de nerfs, Tchekhov glisse une lucidité bouleversante sur l’absurdité des rapports humains, la solitude camouflée en colère, et les petites lâchetés du quotidien. Si ses personnages nous font rire, c’est parce qu’ils nous ressemblent. Ils sont maladroits, excessifs, désarmés - profondément humains. Ce diptyque est un concentré d’intelligence théâtrale, un miroir déformant mais saisissant de vérité. Un spectacle qui donne envie de rire de soi - et d’aimer plus fort. Un moment de théâtre irrésistible, généreux, et furieusement vivant. À ne pas manquer. Avis de Foudart 🅵🅵🅵 Infos pratiques Tchekhov à la folie – La Demande en mariage et L’Ours D’Anton Tchekhov, traduction André Markowicz & Françoise Morvan Mise en scène : Jean-Louis Benoît Avec : Emeline Bayart, Jean-Paul Farré, Luc Tremblais Scénographie : Jean Haas • Costumes : Krystel Hamonic Crédit photo Sébastien Toubon Théâtre de Poche-Montparnasse À partir du 13 mai 2025 • Du mardi au samedi à 21h, dimanche à 17h • Durée : 1h15
- Les Vies authentiques de Phinéas Gage
Quand un choc dans le crâne devient une secousse dans l’âme Et si un accident pouvait réécrire une vie ? Avec Les Vies authentiques de Phinéas Gage , Marie Piemontese et Florent Trochel transforment un fait divers médical en odyssée philosophique. Un spectacle inclassable, où le théâtre devient laboratoire d’humanité et de liberté. Une brèche dans le crâne, une échappée dans l’âme Tout commence en 1848, sur un chantier de chemin de fer. Une explosion. Un homme projeté dans une autre vie. Phinéas Gage, contremaître modèle, reçoit une barre de métal en plein crâne. Il survit, mais ne sera plus jamais le même. Ce que la médecine classe comme un cas d’école devient, sur scène, un mythe moderne : celui d’un homme qui, ayant perdu ses repères, découvre une autre façon d’exister. Piemontese et Trochel délaissent l’étude clinique pour explorer une épopée intime. Derrière la cicatrice, ils cherchent l’énigme. Et s’il ne s’agissait pas d’une chute, mais d’un envol ? D’un homme qui quitte les rails de la normalité pour se réinventer dans les marges – du cirque Barnum aux étendues chiliennes, du labeur au galop libre ? Théâtre d’atelier et de transes La forme épouse le fond : mouvante, hybride, insaisissable. Déroutante d’abord, tant les voix semblent détachées, presque récitées. Mais peu à peu, une alchimie opère. Les comédiens glissent de la distance au frisson, les scènes s’épaississent, la matière se densifie. Ce qui semblait froid devient rituel sensible. Entre conte philosophique, manifeste social et échappée lyrique, le spectacle traverse tous les états : étonnement, émotion, rêverie. Comme son héros, le spectateur perd ses repères mais gagne en vertige. L’émotion surgit dans les interstices, portée par la voix vibrante de Yohanna Fuchs, incarnation d’une « présence surgie de l’accident », à la fois spectrale et charnelle. Une esthétique à vif Florent Trochel signe une scénographie au cordeau : structures en bois, clairs-obscurs, touches rouges évoquant autant le sang que les luttes ouvrières. On y devine les soubresauts d’un monde en mutation. La scène devient un territoire de passage, d’errance, de reconstruction. Et c’est toute la modernité du spectacle : faire dialoguer la révolution industrielle avec nos propres ruptures contemporaines. Phinéas Gage devient l’icône d’un monde en bascule, d’une humanité qui cherche ses coordonnées dans un monde en surchauffe. Une expérience sensorielle et politique On sort de Phinéas Gage un peu secoué, profondément remué. Le théâtre y est expérimental sans jamais être froid, poétique sans jamais être flou. Il interroge, émeut, fascine. Une œuvre rare, qui transforme la scène en fabrique de libertés. À travers une fêlure, une autre vie devient possible. Et dans ce théâtre qui ose la transmutation, on retrouve peut-être l’essence même du geste artistique : faire surgir l’inattendu. Avis de Foudart 🅵🅵 INFOS PRATIQUES Les Vies authentiques de Phinéas Gage Texte et mise en scène : Marie Piemontese & Florent Trochel Avec : Éric Feldman, Shams El Karoui, Philippe Frécon, Yohanna Fuchs Crédit photo : © Philippe Savoir THÉÂTRE DU ROND-POINT Du 15 au 25 mai 2025 Du mardi au vendredi à 19h30 Samedi à 18h30 – Dimanche à 15h30 Durée : 1h30
- Sophie Forte ouvre La Valise : une histoire de famille hilarante et bouleversante
Dans La Valise, seul en scène tendre et mordant, Sophie Forte remonte le fil de ses souvenirs à partir d’un simple héritage : une vieille valise pleine de photos. Le résultat ? Un bijou de drôlerie et d’émotion, qui touche en plein cœur. Une valise, des photos, toute une vie Tout commence par un décès. À la mort de son oncle André, Sophie Forte hérite d’une valise oubliée. À l’intérieur : des centaines de photos, un capharnaüm d’images en noir et blanc et de couleurs passées, où dorment les visages de ses parents, grands-parents, oncles, tantes… et même Gerry, le chien éternel. C’est cette matière brute, précieuse, tendre et bancale, que la comédienne transforme en un spectacle lumineux. Avec humour et affection, elle fait défiler les figures de son histoire familiale, toutes plus exubérantes, maladroites ou inattendues les unes que les autres. Rire de tout… même du passé Sophie Forte a le don rare de faire rire avec ce qui fait mal. Son père, ancien chauffeur de taxi colérique devenu peintre célèbre sans bouger de son canapé. Sa mère, sainte laïque et volcan d’énergie, qui vendait des robes de mariées avant d’ouvrir une galerie d’art. Sa tante Zette, digne héritière des Feux de l’amour, son oncle joueur compulsif, ses souvenirs d’enfant entre les murs de la Croix-Rousse… La Valise déroule ces fragments de vie comme un patchwork poétique et déjanté. Chaque anecdote semble sortir d’un film burlesque, mais touche juste : dans le rire, la tendresse, et parfois les larmes. Une performance généreuse et habitée Sur scène, pas de décor spectaculaire , même pas une valise. Le reste, c’est Sophie Forte qui le crée à vue. Une voix, une posture, un geste suffisent pour faire surgir une époque, un caractère, une situation. Mise en scène avec sobriété et justesse par Virginie Lemoine et Frédéric Patto , sa performance est une véritable chorégraphie d’émotions et de souvenirs. Elle fait revivre les siens pour mieux parler des nôtres. On y retrouve un parfum d’enfance, une touche d’absurde, beaucoup de pudeur et une grande sincérité. Un théâtre de l’intime,lumineux et profondément attachant. Une valise qui devient la nôtre Sous les rires, La Valise est aussi un hommage bouleversant à la transmission, à la mémoire, à ceux qu’on aime même quand ils nous ont quittés. Sophie Forte ne cherche pas à reconstruire le passé, mais à en faire un espace de partage. En ressortant du théâtre, on a envie de rouvrir nos propres albums, de raconter les histoires derrière les visages. Et c’est peut-être là que réside la beauté de ce spectacle : nous donner envie d’aimer plus fort, de se souvenir mieux, et de rire ensemble. Avis de Foudart 🅵🅵🅵 INFOS PRATIQUES La Valise Un spectacle écrit et interprété par Sophie Forte Mise en scène Virginie Lemoine et Frédéric Patto Lumières Gwennaël Hertling Photo Tchavdar Théâtre Essaïon (Paris) Du 2 mai au 14 juin 2025 • Les vendredis et samedis à 19h00 • Durée 1h20 – À partir de 8 ans Festival Off d’Avignon 2025 Le Petit Louvre à 10h
- Wonnangatta : l’invisible au cœur du bush
Jacques Vincey sculpte le silence et la rudesse du monde dans une enquête aux allures d’odyssée intérieure Un fait divers. Deux hommes. Une terre hostile. Et au milieu, des mots pour ne pas sombrer. Avec Wonnangatta , Jacques Vincey transforme la langue rêche et musicale d’Angus Cerini en théâtre de chair et d’ombre. Un polar métaphysique et poétique, où chaque silence pèse plus lourd que les coups de feu. Disparition dans les hauteurs Tout commence par une absence. Celle de Jim, un ami que Harry visite chaque mois, et qui, cette fois, ne répond pas. Une inscription à la craie sur la porte : « Serai là ce soir » . Mais la nuit passe, puis les jours. Rien. Alors Harry revient, avec Riggall. Et ce qu’ils découvrent dépasse l’horreur : un corps enterré jusqu’au cou, la tête rongée par les bêtes sauvages. Jim est mort, et la nature a dévoré ce qu’il restait de lui. Traque à ciel ouvert De là, s’engage une chevauchée. Non pas spectaculaire, mais intérieure. Dans ce bush australien où les hommes sont des intrus, Harry et Riggall cherchent un coupable autant qu’un sens. Une traque, une fuite, un combat contre ce qui ne se dit pas. La langue d’Angus Cerini, magnifiquement traduite par Dominique Hollier, est de celles qui résistent. Elle frotte, elle accroche. Elle parle peu, mais chaque mot sonne. Un parler taiseux, fait de souffle et de silence, où la rudesse se teinte de lyrisme, l’humour de désespoir. Un chant de poussière et de feu. Un duo sous tension Sur scène, deux hommes seuls. Serge Hazanavicius, l’ardent, le colérique, et Vincent Winterhalter, plus doux, plus inquiet, forment un duo à la Beckett. Ils se soutiennent, se perdent, s’opposent et s’effacent dans la même nécessité : raconter. Car dans Wonnangatta , tout est narration, mais une narration vivante, tendue, performative. Ce n’est pas l’histoire qu’ils disent, c’est l’histoire qu’ils vivent — et qu’ils font advenir à mesure qu’ils parlent. Une mise en scène brute et ciselée Jacques Vincey l’a bien compris : inutile d’illustrer, il faut évoquer. Pas de réalisme. Juste des cubes, déplacés, empilés, révélés. Une matière brute pour un monde brut. La scénographie de Caty Olive, en collaboration avec Vincey, suggère davantage qu’elle ne montre. Lumières blafardes, néons suspendus, nappes sonores d’Alexandre Meyer… tout tremble autour des corps. Même la fumée devient personnage. La nature absente ? Et pourtant, malgré cette esthétique ciselée, la nature -omniprésente dans le texte - peine à apparaître pleinement. Là où les mots peignent des forêts, de la neige, des rivières, la scène, elle, reste abstraite. Peut-être est-ce un choix. Peut-être est-ce une limite. Car dans cette pièce, la nature n’est pas un décor : elle est l’adversaire, la menace, l’épreuve. Une troisième force qui broie les hommes autant que leurs certitudes. Un grand théâtre de l’indicible Mais Wonnangatta reste une réussite précieuse. Parce qu’il faut du courage pour mettre en scène ce texte difficile. Parce que les deux comédiens y sont admirables. Parce que la tension est là, constante, insidieuse. Et parce que cette pièce nous rappelle que le théâtre peut encore — et surtout — être un lieu de lenteur, d’écoute, d’immersion. Où le mystère importe plus que la réponse. Alors non, Wonnangatta ne nous dit pas qui a tué Jim. Mais il nous dit ce que ça coûte de chercher. Il nous dit ce que ça fait, de parler dans le vide, d’avancer dans le brouillard, de tenir l’autre pour ne pas s’effondrer. Et ça, c’est du grand théâtre. Avis de Foudart 🅵🅵🅵 Infos pratiques Wonnangatta – d’Angus Cerini Mise en scène Jacques Vincey Avec Serge Hazanavicius et Vincent Winterhalter Traduction Dominique Hollier Scénographie Caty Olive et Jacques Vincey Musique Alexandre Meyer Crédit photo Christophe Raynaud de Lage Les Plateaux Sauvages • Du 12 au 24 mai 2025 • Durée 1h30 – À partir de 15 ans
- Le Grand Banquet de la Parcelle : festin à ciel ouvert avec le chef Walid Sahed
Un barbecue généreux, une ode au printemps, un moment de partage signé le19M Le dimanche 18 mai 2025, la Parcelle — jardin culturel éphémère du 19M — accueille un banquet exceptionnel orchestré par le chef Walid Sahed. Dans le cadre de la Grande Fête du Printemps, ce festin convivial mêle braises parfumées, produits de saison et esprit de générosité. Un rendez-vous gourmand et populaire, ouvert à tous sur réservation. À table, le printemps ! C’est un dimanche comme on les rêve : du soleil, de grandes tablées, un jardin fleuri et les effluves d’un barbecue en train de grésiller. Le 18 mai prochain, la Parcelle devient le théâtre d’un banquet champêtre pas comme les autres. Au centre des festivités : Walid Sahed, chef et cofondateur du restaurant Les Pantins, qui propose un menu savoureux et festif inspiré de ses voyages, de ses racines et de son amour pour le produit brut. Au programme : un barbecue généreux, pensé pour tous les appétits — carnivores comme végétariens — à déguster à la bonne franquette. Un repas dominical à ciel ouvert, où la simplicité rencontre la finesse, et où chaque bouchée célèbre l’arrivée des beaux jours. Un menu entre tradition et création Verre de bienvenue : Thé glacé menthe-sureau À partager : • Poulet fermier halal mariné • Légumes de saison à la braise • Semoule vapeur aux petits pois, fèves, asperges, carottes, menthe et coriandre Bar à sauces : • Caviar d’aubergines fumées & cumin • Lait ribot à l’huile de feuille de figuier • Sauce tahini, zaatar & grenade • Sauce chermoula Douceurs : • Riz au lait vanille & sureau • Caramel beurre salé, fraise et sarrasin soufflé Une cuisine du cœur, où les épices rencontrent les légumes du moment, et où la convivialité passe par le goût. Walid Sahed : une cuisine libre et généreuse Né à Alger, formé à Paris et nourri par un tour du monde culinaire, Walid Sahed est l’âme du restaurant Les Pantins, à Pantin. Après des expériences dans des maisons prestigieuses comme le Stafford Hotel à Londres ou le Bristol à Paris, il choisit de créer une cuisine sensible, voyageuse et résolument humaine. Avec Les Pantins, il développe un projet culinaire ancré dans le territoire, accessible et sincère. Son approche est à son image : exigeante mais joyeuse, ouverte sur le monde mais attachée à l’essentiel. Après le festin, place à la création ! Pour prolonger la fête, l’artiste Jeanne Tresvaux du Fraval proposera des ateliers d’initiation à la couture , au sein de la Bibliothèque d’Ornementa . Un moment de transmission accessible aux plus jeunes, pour faire dialoguer la création culinaire et le geste artistique. Infos pratiques Le Grand Banquet de la Parcelle Date : Dimanche 18 mai 2025 Lieu : le 19M - 2 pl Skanderbeg 75019 Paris Tarifs : 25€ pour les adultes (pré-paiement) / 10€ pour les enfants (paiement sur place) Réservation Crédit photo © le19M x Nicolas Melemis Cet événement s’inscrit dans la Grande Fête du Printemps , les 17 et 18 mai à la Parcelle — un week-end festif, gratuit et ouvert à tous, imaginé par le19M. Parade, créatures fantastiques, danseurs, chanteurs et musiciens, bal, initiation Stop-motion et Couture artistique… — À ne pas manquer : une occasion unique de savourer une cuisine d’auteur en plein air, de partager un moment de fête autour de grandes tablées, et de faire vibrer le printemps avec gourmandise et poésie.
- L’Injuste, un duel sous haute tension
Il est des pièces qui marquent au fer rouge, qui frappent fort et laissent une empreinte durable. L’Injuste , mis en scène par Julien Sibre, appartient à cette catégorie. Huis clos haletant, thriller psychologique, affrontement idéologique et moral d’une rare intensité, cette œuvre ne se contente pas de raconter une histoire : elle nous enferme dans une joute verbale à la fois implacable et vertigineuse. Au centre de ce combat, Jacques Weber et Zineb Triki livrent une partition à couper le souffle. Un face-à-face sous tension Nous sommes en 1993, dans un bunker perdu au cœur d’une forêt suisse. François Genoud, banquier des nazis, dernier détenteur des droits d’Hitler et Goebbels, attend la mort, sans avoir jamais été inquiété par la justice. Face à lui, une jeune journaliste israélienne venue l’interviewer pour un ultime échange. À première vue, tout semble écrit d’avance : l’homme sait manipuler, contourner, tordre la vérité à son avantage. Mais qui est réellement le prédateur dans cette confrontation ? Qui finira par terrasser l’autre ? C’est toute la puissance du texte : renverser les attentes, bousculer les certitudes, distiller le doute dans l’esprit du spectateur. Ce duel intellectuel, aussi effrayant qu’hypnotique, fait voler en éclats les évidences. On croit deviner la suite, mais chaque réplique est une lame qui tranche un peu plus profond, et chaque silence devient un champ de bataille. La pièce ne se contente pas d’exposer les faits : elle interroge l’histoire et la mémoire collective en nous prenant à témoin. Jacques Weber, magistral, face à une Zineb Triki saisissante On ne présente plus Jacques Weber, figure incontournable du théâtre français. Ici, il trouve un rôle à la hauteur de son immense talent. Jamais dans la démonstration, parfois en trébuchant légèrement sur le texte, il module chaque silence avec une précision redoutable. Tour à tour glacial, charmeur, provocateur, il incarne un Genoud terrifiant de complexité, refusant tout repentir et jouant avec une assurance déconcertante. Son jeu, empreint d’une intensité glaçante, donne à ce personnage un réalisme dérangeant, rendant l’horreur plus tangible encore. Face à lui, Zineb Triki impressionne. Connue du grand public pour son rôle marquant dans Le Bureau des légendes , l’actrice franco-marocaine déploie ici toute l’étendue de son talent sur scène. Loin d’un rôle de faire-valoir, elle oppose à Genoud une force tranquille, une intelligence acérée et une vulnérabilité profondément humaine. Tour à tour déterminée, bouleversée, percutante, elle donne à Sirin une densité rare. Par sa présence magnétique, sa diction soignée et son regard habité, elle transforme chaque instant de silence en tension pure. C’est une performance subtile et puissante, qui fait d’elle une partenaire de jeu redoutable et une adversaire à la hauteur du monstre qu’elle affronte. Une mise en scène sobre et percutante Julien Sibre, déjà récompensé par un Molière pour Le Repas des fauves , démontre une fois de plus son talent pour orchestrer des huis clos d’une tension extrême. Ici, pas d’artifice superflu : tout est conçu pour mettre en valeur le texte et le jeu des acteurs. Les lumières, discrètes mais efficaces, accentuent l’atmosphère oppressante, tandis que le décor minimaliste enferme littéralement les personnages, comme s’ils étaient pris au piège de leur propre destin. La sobriété de la mise en scène laisse toute sa place aux mots, aux silences lourds de sens, aux respirations suspendues. Chaque geste, chaque regard devient un élément dramatique à part entière. Cette économie de moyens n’enlève rien à la puissance de la pièce : elle lui confère une force brute, une intensité implacable qui cloue le spectateur à son siège. Un théâtre coup de poing On ressort de L’Injuste avec le souffle court, bouleversé par ce duel d’une rare intensité. Le texte, ciselé au scalpel, interroge la mémoire, la justice et la nature humaine avec une intelligence redoutable. Chaque échange est une nouvelle épreuve, un pas de plus vers une vérité insaisissable. Rien n’est manichéen, rien n’est facile, et c’est précisément ce qui rend la pièce si puissante. Weber et Triki livrent une prestation d’anthologie , transformant ce face-à-face en un combat de gladiateurs, où les mots sont des armes et où l’issue reste incertaine jusqu’à la dernière seconde. La mise en scène, d’une sobriété calculée, permet de concentrer toute l’attention sur ce duel impitoyable. Une œuvre nécessaire, magistrale et dérangeante. Du grand théâtre. Avis de Foudart 🅵🅵🅵 L’INJUSTE Une pièce de Alexandre AMIEL, Yaël BERDUGO, Jean-Philippe DAGUERRE, Alexis KEBBAS Mise en scène Julien SIBRE Avec Jacques WEBER, Zineb TRIKI Décors Camille DUCHEMIN • Lumières Jean-François DOMINGUES • Costumes Vanessa COQUET • Musiques Jérôme HÉDIN Crédit Photo Jonty Champelovier THÉÂTRE DE LA RENAISSANCE Jusqu’au 8 juin 2025 • Du mercredi au samedi à 19h00 dimanche15h00 • Durée 1h20
- Le rêve et la plainte : Une comédie baroque avant la fin du monde
Rococo, absurde et fin de règne : un ovni théâtral signé Nicole Genovese et Claude Vanessa Et si, à la veille de l’effondrement, on organisait un pique-nique au Petit Trianon ? Avec Le rêve et la plainte , Nicole Genovese et Claude Vanessa signent une pièce aussi fantasque qu’inclassable, entre fable baroque, comédie burlesque et méditation existentielle. Sur fond de révolution imminente, Marie-Antoinette, la princesse de Lamballe et quelques amis devisent du monde qui s’écroule… entre deux tranches de pâté. Un spectacle absurde, hilarant et troublant, à voir absolument au Théâtre de La Tempête. Versailles sous les grêlons : une conversation avant l’effondrement Nous sommes au cœur du parc du Château de Versailles. La France vacille, mais au Petit Trianon, Marie-Antoinette vient de recevoir… une cuisine Mobalpa. Les courtisans s’y retrouvent pour parler politique, météo et corniches façon « un peu Versailles ». Entre considérations sur la fièvre du petit dernier et inquiétudes vagues sur l’économie, on papote, on se plaint, on joue à refaire le monde – sans jamais vraiment y croire. Le texte, ciselé, joue avec le langage contemporain glissé dans un décor d’Ancien Régime. L’effet est savoureux : chaque phrase sonne comme un écho déformé d’un passé qui ressemble dangereusement à notre présent. Théâtre de tréteaux et gracieuse décadence La mise en scène de Claude Vanessa s’appuie sur une scénographie somptueuse. Au centre du plateau, un théâtre de tréteaux en bois exotique, tendu de toiles rococo peintes par Lùlù Zhang, plante le décor d’un monde raffiné prêt à s’écrouler. Francisco Mañalich, en musicien live à la viole de gambe, accompagne la pièce de compositions baroques et romantiques, en parfaite harmonie avec l’atmosphère suspendue du spectacle. Les lumières de Pierre Daubigny enveloppent l’ensemble d’une clarté douce, presque irréelle. On flotte dans un espace-temps improbable, entre rêve éveillé et fin de partie. Un verbe acide et contemplatif Le rêve et la plainte étonne par sa structure : une suite de tableaux, de conversations, de respirations comiques. Rien ne suit un fil narratif traditionnel. Et pourtant, la progression est là : plus le temps passe, plus le ton se durcit, plus l’étrangeté se creuse. Le monde s’effondre, et eux continuent à deviser, comme si parler pouvait retarder la catastrophe. Le texte joue sur l’humour second degré, la trivialité stylisée, les ruptures de ton. On pense à du Jean-Claude Carrière version punk, à une tragédie pastel portée par des courtisans inconscients. Une distribution en état de grâce Nicole Genovese, également sur scène, impose un style unique : drôle, distanciée, faussement naïve. Autour d’elle, les comédiens brillent par leur précision et leur subtilité. Maxence Tual, Nabila Mekkid ou encore Sébastien Chassagne font vivre ce ballet absurde avec une maîtrise réjouissante. Tout semble à la fois léger et profond, futile et essentiel. Un spectacle singulier, jouissif et déroutant Le rêve et la plainte ne ressemble à rien d’autre. À mi-chemin entre la fresque historique déglinguée et la fable poétique décalée, cette comédie douce-amère est une expérience de théâtre rare. On rit, on s’interroge, on se laisse porter. Et quand la lumière se rallume, on se retrouve dehors sans trop savoir ce qu’on vient de vivre, mais heureux, un peu sonnés – et le sourire aux lèvres. Avis de Foudart 🅵🅵🅵 Infos pratiques Le rêve et la plainte Texte Nicole Genovese Mise en scène Claude Vanessa Avec Solal Boloudnine ou Raouf Raïs, Sébastien Chassagne, Nicole Genovese, Robert Bogdan Hatisi, Francisco Mañalich, Nabila Mekkid, Angélique Zaini Composition musicale Francisco Mañalich Lumières Pierre Daubigny Costumes Julie Dhomps Scénographie Nicole Genovese et Pierre Daubigny Peintures Lùlù Zhang Photos © Charlotte Fabre Théâtre de la Tempête Du 2 au 25 mai 2025 • Du mardi au samedi 20h. Dimanche 16h • Durée 1h30
- Jean-Claude & Joséphine: Le retour méconnu d’une icône du cabaret sur les planches
Un duo inattendu dans une comédie dramatique à ne pas manquer au Théâtre de Passy Et si, derrière les paillettes du music-hall et le faste de la Nouvelle Vague, il y avait avant tout une histoire d’amitié ? Jean-Claude et Joséphine , à l’affiche du Théâtre de Passy jusqu’à fin juin, ressuscite une rencontre improbable – et pourtant bien réelle – entre deux figures flamboyantes du XXe siècle : Joséphine Baker, star déchue mais indomptable, et Jean-Claude Brialy, dandy du cinéma et homme de cœur. Le duo d’artistes Clair Jaz et Franck Le Hen, auteurs et interprètes, signe ici une comédie dramatique sensible, rythmée et profondément humaine, où l’émotion ne s’oppose jamais à l’humour. Un cabaret pour la mémoire Paris, 1969. Joséphine Baker a tout perdu : son château, sa fortune, ses rêves de grandeur. Il ne lui reste que ses douze enfants… et une dignité à toute épreuve. C’est alors que Jean-Claude Brialy, jeune étoile du cinéma français, lui tend la main. Il lui propose de remonter sur scène dans son cabaret fraîchement racheté, La Goulue. Ce geste devient le point de départ d’un retour aussi fragile qu’émouvant. Le spectacle s’ancre dans cette réalité historique méconnue pour tisser, entre lumière des projecteurs et ombre des coulisses, une fiction complice sur une amitié singulière, dans un monde du spectacle en pleine mutation. Deux légendes, sans caricature Le défi était de taille : faire revivre deux icônes sans tomber dans l’imitation. Clair Jaz et Franck Le Hen le relèvent avec grâce. Pas de pastiche ici, mais une incarnation tendre, malicieuse, vibrante d’authenticité. Leur duo fonctionne à merveille : la gestuelle, les intonations, la musicalité des dialogues rendent hommage sans figer. Clair Jaz ressuscite la gouaille et la gravité de Joséphine avec une intensité retenue. Franck Le Hen, lui, laisse affleurer la nervosité élégante de Brialy. Le public rit, s’émeut, et sent battre le cœur de ces deux artistes cabossés par la vie, unis par une flamboyance commune. Un théâtre de la mémoire et du combat Ce qui frappe dans Jean-Claude et Joséphine , c’est sa capacité à conjuguer légèreté et gravité. La pièce regorge de moments de grâce, de chansons, de répliques ciselées (« Mon Panthéon fait 30 m² ! »), mais elle véhicule aussi une parole politique : sur le racisme, la vieillesse, l’effacement des femmes artistes. Elle parle d’engagement, de transmission, et surtout de solidarité. Un théâtre de mémoire, oui, mais jamais poussiéreux. Une pièce qui, tout en regardant vers le passé, parle puissamment à notre présent. Une mise en scène à hauteur d’humain Coralie Baroux signe une mise en scène sobre et émotive. Un décor minimaliste, quelques projections d’archives, une bande-son évocatrice : il n’en faut pas plus pour faire exister l’époque. Chaque choix scénique met en lumière l’essentiel — le jeu, le texte, l’émotion. Le spectateur passe du rire aux larmes avec fluidité, guidé par une narration maîtrisée et un humanisme à fleur de peau. Une expérience rare, sincère, et lumineuse « Ce n’est pas un spectacle sur Joséphine, c’est un spectacle avec elle », résumait Marianne Zizen Baker. Et c’est bien là ce que propose Jean-Claude et Joséphine : un moment suspendu, entre cabaret et confession, entre histoire intime et mémoire collective. Un spectacle populaire au meilleur sens du terme, qui fait rimer théâtre et tendresse, engagement et lumière. Un petit bijou de sensibilité, à ne pas manquer. Avis de Foudart 🅵🅵 Infos pratiques Jean-Claude et Joséphine Une pièce de Clair Jaz et Franck Le Hen Mise en scène Coralie Baroux Crédit photo Sandra Sanji Théâtre de Passy Jusqu’au 30 juin 2025 • Tous les samedis à 17h • Durée 1h30 En tournée dès septembre : Houlgate, Château des Milandes, Denain, Boisseuil…
- Le Journal d’une femme de chambre: dans la chambre de Celestine
Une adaptation sulfureuse au Théâtre de Poche Montparnasse Après Buñuel et Jeanne Moreau, c’est au tour de Nicolas Briançon et Lisa Martino de redonner vie à l’œuvre la plus sulfureuse d’Octave Mirbeau. Entre humour noir, sensualité et révolte sociale, Le Journal d’une femme de chambre devient un seul en scène aussi acide qu’hypnotique. Un huis clos vibrant dans l’intimité d’une femme en colère. La parole crue d’une domestique lucide « Voilà longtemps que je rêve de ce Journal d’une femme de chambre . » confie Nicolas Briançon, qui signe ici une adaptation finement théâtrale du texte de Mirbeau. Dans un décor sobre et intime, au plus près du public, la chambre devient le théâtre d’une confession tantôt drôle, tantôt glaçante. Nous sommes dans les années 30. Célestine, fraîchement arrivée de Paris, se retrouve au service d’une famille bourgeoise de province. Entre hypocrisie puritaine, frustrations sexuelles et violences symboliques, elle dévoile sans fard les coulisses d’une société engoncée dans ses contradictions. Une mise en scène sensuelle et corrosive Nicolas Briançon redonne au texte son parfum de scandale, de noirceur et de révolte. À travers une écriture revisitée, il transforme la matière littéraire en une parole vive, pulsionnelle, profondément théâtrale. La scénographie épouse le cocon de Célestine, où le spectateur devient le témoin privilégié de ses pensées les plus inavouables. Lisa Martino, confession d’une actrice C’est un rôle de funambule que Lisa Martino incarne avec un naturel confondant. À la croisée du théâtre et de la danse, elle glisse d’un ton à l’autre, de la sensualité à la rage, dans une performance d’une justesse implacable. Elle porte avec une élégance crue les contradictions de cette héroïne féminine, drôle et dévastée. Un miroir de notre humanité Mirbeau, à travers Célestine, dresse un portrait sans concession de la France de la fin du XIXe siècle. Mais sous les corsets de l’époque affleurent déjà des questions contemporaines : la condition des femmes, les rapports de classe, le désir et ses refoulements. Un spectacle qui pique, émeut, dérange… et ne vous lâchera pas. « Ce texte nous pousse à chercher une sérénité, et sans doute un épanouissement salutaire. » Nicolas Briançon Avis de Foudart 🅵🅵🅵🅵 INFOS PRATIQUES Le Journal d’une femme de chambre D’après Octave Mirbeau Adaptation et mise en scène : Nicolas Briançon Avec : Lisa Martino Régie : Yves Thuillier Crédit photo : Fabienne Rappeneau Théâtre de Poche Montparnasse À partir du 15 mai 2025 Du mardi au samedi à 21h Durée : 1h10












