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CHANTE ET TAIS-TOI - Le boulevard des faux-semblants

il y a 1 heure
5 min de lecture

Avis FOUD’ART 🅵🅵


Avec Chante et tais-toi, Laurent Ruquier ne révolutionne pas le théâtre de boulevard. Il préfère en retrouver les codes, les ficelles et le plaisir immédiat, avec son goût pour les bons mots, les petites vacheries et les reparties qui claquent. L’histoire s’étire parfois jusqu’à l’épuisement de son idée de départ, mais derrière les blagues potaches et les caricatures se glisse une réflexion finalement plus trouble qu’il n’y paraît sur l’image publique, le mensonge et ce que chacun accepte de montrer de lui-même. Et surtout, Vincent Niclo y révèle un talent comique franchement inattendu.


Chanter, mentir et surtout ne rien dire

Pablo Diaz est un chanteur à succès.

Latin lover parfaitement calibré, sourire ravageur et public féminin sous le charme, il est devenu exactement ce que l’on attend de lui.

Ou plutôt ce que l’on a décidé qu’il devait être.


Car derrière l’image soigneusement entretenue se cache une autre réalité, qu’il vaudrait mieux, selon son entourage, ne surtout pas révéler. Dans le petit monde du show-business, la vie privée n’est jamais tout à fait privée lorsque l’image publique devient une marchandise.


Et c’est autour de cette idée que Laurent Ruquier construit Chante et tais-toi.

Une idée simple.

Peut-être même un peu trop.


Une idée que Ruquier essore jusqu’à la moelle

La mécanique fonctionne immédiatement.

Mensonges, malentendus, révélations empêchées, personnages qui entrent au mauvais moment, mots à double sens, sous-entendus plus ou moins délicats : tout le vocabulaire du boulevard est là.


Ruquier connaît parfaitement cette musique.


Les blagues potaches sont nombreuses, les reparties parfois délicieusement acerbes et l’on retrouve par instants quelque chose du vieux goût des chansonniers : cette manière de sourire avant même d’avoir terminé la phrase, parce que chacun sait déjà que quelqu’un va en prendre pour son grade.


Le problème vient davantage de la construction.

L’histoire avance finalement assez peu.


Une scène succède à une autre avec parfois le sentiment de revoir la précédente sous une autre forme. L’idée initiale est exploitée, retournée, étirée, pressée jusqu’à la dernière goutte.


À force de vouloir tirer toutes les conséquences possibles d’une situation finalement assez simple, le spectacle finit par provoquer quelques longueurs.


Il manque peut-être un véritable basculement.


Quelque chose qui ferait soudain sortir les personnages de la mécanique pour les conduire ailleurs.


Le boulevard comme terrain de jeu

Mais Chante et tais-toi assume aussi pleinement sa nature.


Il ne cherche pas nécessairement à inventer une nouvelle forme théâtrale. Il préfère rendre hommage à une tradition française du divertissement, celle du boulevard, du bon mot et du quiproquo.


Et Laurent Ruquier sait écrire.

Même lorsque la situation paraît caricaturale, même lorsque certaines plaisanteries sont volontairement énormes, le texte conserve une certaine finesse.


Car derrière la comédie apparaît progressivement une autre histoire.


Celle des chanteurs à qui l’on a longtemps demandé de fabriquer une image acceptable.


Celle d’une chanson française où l’homosexualité a souvent existé dans les marges, les non-dits, les doubles sens, les personnages et les silences.


Alors ce qui semblait d’abord n’être qu’une farce commence à résonner autrement.


Laurent Ruquier ou l’art du petit sourire

Sur scène, Laurent Ruquier ne cherche évidemment pas à faire oublier Laurent Ruquier.

Et tant mieux.

Son petit sourire narquois, son regard amusé, cette manière très particulière de lancer une phrase comme s’il connaissait déjà la réaction du public font partie intégrante du personnage.


Il possède une présence immédiatement familière.

Il suffit parfois de presque rien : une pause, un regard, une intonation.

La connivence fonctionne.


Autour de lui, Marie Vincent, Emma Gamet et Caroline Bal composent une troupe efficace et généreuse, entièrement au service du rythme de la comédie.


La mise en scène d’Anne Bourgeois accompagne intelligemment cette mécanique. Elle laisse circuler les acteurs, les situations et les répliques sans chercher à alourdir une matière qui repose d’abord sur le tempo.


Tout est fluide.

Peut-être parfois trop sage, mais parfaitement maîtrisé.


Et soudain, Vincent Niclo

La vraie surprise de la soirée vient pourtant de Vincent Niclo.


On connaissait le chanteur.

On connaissait la voix, l’élégance, l’image romantique soigneusement entretenue.

On découvre ici un comédien doté d’un véritable sens du rythme.

Et surtout : drôle.


Vraiment drôle.


Vincent Niclo accepte de jouer avec sa propre image, de la tordre, de l’exagérer et parfois même de la ridiculiser.

Ce nouveau registre lui va étonnamment bien.

Il possède une naïveté comique, une façon de laisser vivre les silences et une présence scénique beaucoup moins lisse que ce que son image publique pouvait laisser imaginer.


Et c’est peut-être précisément là que la pièce devient intéressante.


Parce qu’elle parle d’un homme enfermé dans une image tout en confiant ce rôle à un chanteur dont l’image publique est elle-même extrêmement identifiable.


Impossible alors de ne pas chercher ce qui appartient au personnage et ce qui pourrait appartenir à l’interprète.


Et si tout cela était plus intime qu’il n’y paraît ?

C’est là que Chante et tais-toi devient plus troublant.


Que raconte réellement Laurent Ruquier ?

Une simple comédie de boulevard ?

Une variation sur les secrets du show-business ?

Un hommage à une histoire longtemps dissimulée de la chanson française ?

Une confession déguisée ?


Ou simplement le plaisir de jouer avec ce que le public croit savoir des célébrités ?

Le spectacle ne donne aucune réponse.

Et c’est heureux.


Car soudain la caricature devient légèrement plus ambiguë.


Est-ce une part intime de Laurent Ruquier qui se glisse derrière les plaisanteries ?

Une part mystérieuse de Vincent Niclo ?

Ou simplement le récit de tous ceux qui ont dû, un jour, fabriquer un personnage public pour protéger celui qu’ils étaient réellement ?

Le mystère restera probablement entier.


Et c’est précisément ce qui empêche la soirée d’être complètement anodine.


Le grand jeu des apparences

Chante et tais-toi parle finalement beaucoup de faux-semblants.


De ce que l’on montre.

De ce que l’on cache.

De ce que le public veut croire.


Et surtout de la manière dont une image finit parfois par devenir plus forte que celui qu’elle est censée représenter.


La pièce aurait gagné à creuser davantage ce vertige plutôt qu’à multiplier parfois les variations autour du même gag.


Mais sous son apparente légèreté, quelque chose résiste.


Une question simple : connaît-on vraiment ceux que l’on regarde ?

Pas certain.


Et Ruquier, derrière son éternel sourire en coin, semble s’en amuser beaucoup.



INFOS PRATIQUES


Chante et tais-toi

Comédie de Laurent Ruquier

Avec Vincent Niclo, Laurent Ruquier, Marie Vincent, Emma Gamet et Caroline Bal

Mise en scène : Anne Bourgeois

Assistante à la mise en scène : Céline Billes Izac

Scénographie : Stéfanie Jarre, assistée de Javier Diez Cerro • Costumes : Valérie François • Lumières Jacques Rouveyrollis, assisté de Jessica Duclos • Musique : Vincent Niclo


Comédie des Champs-Élysées

Du mercredi au samedi à 21h • Le samedi également à 15h • Le dimanche à 15h • Relâche le 5 novembre




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