
5 SECONDES - Un fait divers minuscule, une onde de choc immense
- Bonfils Frédéric

- il y a 2 heures
- 4 min de lecture
🅵🅵🅵 FOUD’ART - Un seul-en-scène saisissant, porté par un acteur caméléon et une scénographie bleue envoûtante. Une traversée qui bouscule et laisse un mystère en bouche… malgré quelques longueurs et un détour autobiographique parfois dispensable.
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Cinq secondes : le temps d’une porte, le temps d’une vie
Cinq secondes, c’est l’intervalle où tout bascule : la fermeture des portes du RER, une femme en désarroi, un bébé “passé” à un inconnu - et le train qui repart. Lui reste là. Le monde aussi. Mais décalé, fêlé, comme si le réel venait de perdre son mode d’emploi.
Le spectacle d’Hélène Soulié choisit alors le bon point de vue : non pas l’événement brut, mais l’après. Cette zone où il faut trouver des mots “respirables” - pas ceux qui condamnent, ceux qui permettent de tenir debout. Le narrateur devient un “frère d’accident”, dépositaire d’un récit qu’il n’a pas choisi… mais qu’il va devoir fabriquer pour survivre, et pour que l’enfant, un jour, sache.
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Une chambre bleue : espace mental, intime, émotionnel
Au centre, un espace circulaire, baigné de bleu. Et au milieu, ce piano/clavecin bleu - objet-symbole, presque un îlot d’intimité. On a l’impression d’entrer dans une chambre mentale, une zone de rêve, de fantasme, de mémoire où l’histoire se rejoue autant qu’elle se raconte.
Ce dispositif, très réussi visuellement, installe d’emblée une promesse : ici, on ne va pas “illustrer” un fait divers. On va entrer dans une fabrique intérieure, un endroit où le réel et la fiction se réorganisent, où l’évidence vacille. L’intime devient politique sans pancarte, juste par la manière dont la parole cherche sa route.
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Le texte : une parole qui trébuche, et c’est sa force
Le texte original de Catherine Benhamou n’est pas seulement un point de départ narratif : c’est une écriture de l’urgence, une langue qui déborde, revient, hoquette, se relance - comme si parler était déjà une lutte contre l’abandon.
Tout se joue dans cette tension : comment dire sans écraser ? comment raconter sans reproduire “la langue des dominants” (celle du tribunal, des cases, des jugements) ? Dans 5 secondes, la parole ressemble à une tentative de réparation : dire avant que certains mots (“abandon”, “faute”, “monstre”) ne fassent leur poison.
Et ça, la mise en scène le respecte : on sent un théâtre qui croit encore que la langue peut être un acte, un passage, un souffle.
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Maxime Taffanel : le choc du comédien
La vraie surprise - celle qui te rattrape et te tient - c’est le talent inouï de Maxime Taffanel. Un acteur total, qui semble capable de tout : changer d’âge, de texture, de rythme, de regard ; devenir “elle”, devenir “lui”, devenir l’entourage - en un clin d’œil, sans exhiber la performance.
Il y a quelque chose de lumineux et de très organique dans sa manière d’attraper le texte : il ne le “joue” pas, il le traverse. Et c’est précisément ce qui rend l’histoire énigmatique et bouleversante : parce qu’on ne reste pas spectateur d’un récit, on devient témoin d’un corps qui cherche une issue.
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Là où ça résiste : longueurs, démonstrations, détour d’enfance
Tout n’est pas parfaitement ajusté. Par moments, le spectacle s’autorise des longueurs, quelques démonstrations un peu appuyées. Et le passage sur l’enfance du narrateur - intéressant sur le principe (héritages, pères absents, masculinité qui se fabrique dans les failles) - paraît parfois moins indispensable dramaturgiquement : comme si l’œuvre hésitait entre la trajectoire de l’accident et le portrait complet d’une vie.
Il y a aussi cette zone trouble, volontaire ou non, qui laisse le spectateur se débattre : qui est la victime ? qui est l’enfermé ? Le spectacle ne distribue pas des rôles simples - et c’est une qualité - mais cette ambiguïté peut parfois devenir floue au lieu d’être tranchante.
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Ce que ça laisse : un mystère qui travaille après
5 secondes est un spectacle qui ne te laisse pas ressortir serein. Il faut du temps pour digérer, pour remettre les pièces en place, pour accepter qu’une histoire reste mystérieuse - et pourtant profondément humaine.
C’est peut-être ça, la réussite la plus nette : la sensation d’avoir été attrapé, déplacé, forcé à regarder autrement. Pas un “bonheur absolu”, non. Mais un théâtre vivant, qui bouscule, qui questionne, qui insiste - et qui, malgré ses aspérités, touche juste.
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🅵🅵🅵 FOUD’ART
Un objet théâtral intense : scénographie superbe, acteur sidérant, texte qui pulse comme une nécessité. Quelques longueurs et un détour d’enfance un peu trop démonstratif… mais un choc sensible qui continue de résonner après les portes refermées.
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Infos pratiques
Les Plateaux Sauvages (Paris) - Création 19 → 31 janvier 2026 • Dès 14 ans • Durée : 70 min
Texte Catherine Benhamou (éd. des femmes – Antoinette Fouque, 2024)
Adaptation & mise en scène Hélène Soulié
Avec Maxime Taffanel
Scénographie Hélène Soulié & Emmanuelle Debeusscher • Création son Jean-Christophe Sirven • Lumières Juliette Besançon
Tournée 2025–2026 : Villeneuve-lès-Maguelone (Th. Jérôme Savary) - Grand-Quevilly (Th. Charles Dullin) + formes hors-les-murs.












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