IL NOUS EST ARRIVÉ QUELQUE CHOSE - Sagazan, cobaye sacré, corps en laboratoire
- Bonfils Frédéric

- il y a 5 heures
- 4 min de lecture
🅵🅵🅵 FOUD’ART
Théâtre Silvia Monfort
Avec Il nous est arrivé quelque chose, Olivier de Sagazan poursuit son œuvre : celle d’un artiste qui ne “joue” pas, mais qui s’expose, se traverse, se dissèque. Après Transfiguration, performance devenue culte, le plasticien revient au Théâtre Silvia Monfort avec une proposition plus courte, plus resserrée, mais tout aussi vertigineuse : une expérience à la frontière de la science et du rituel, du souffle et de la pensée, du corps et de la disparition.
Ici, il n’est plus question de masque d’argile, de visage arraché, de métamorphose baroque. Il est question d’un homme enfermé. Un homme coincé dans un tube à essai. Un être observé, comme un phénomène. Un cobaye. Ou pire : un spécimen.
Et déjà, le titre sonne comme une alerte : Il nous est arrivé quelque chose.
Quelque chose d’indéfinissable. Quelque chose d’irréversible.
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Un corps piégé dans une éprouvette : laboratoire du vivant
Sur le plateau, Sagazan est là, prisonnier d’un grand tube. Image simple, immédiate, frappante. Comme si l’homme avait été placé dans une vitrine scientifique. Comme si l’existence était devenue un protocole.
La performance s’articule autour d’un geste essentiel : courir.
Courir comme un réflexe. Courir comme un battement. Courir comme une fuite en avant.
Mais cette course n’est pas sportive : elle est mentale, organique, existentielle. Sagazan oscille entre mémoire et accélération, entre épuisement et présence. Il explore le souffle comme matière, comme rythme intérieur, comme battement premier. Le corps devient un moteur, mais un moteur fragile, traversé par l’effort, par la répétition, par la limite.
On assiste à une forme de lutte silencieuse : celle d’un homme face à lui-même, face à son propre flux vital, face à l’impossibilité de s’arrêter.
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Entre science et rituel : l’art comme expérience sur l’humain
Le spectacle annonce clairement son terrain : la frontière entre science et art. Et c’est exactement là que Sagazan frappe.
Car ce tube à essai, ce dispositif clinique, ce cadre expérimental, ne racontent pas seulement un protocole scientifique. Ils racontent notre époque : celle qui mesure, analyse, catégorise, observe, quantifie. Celle qui enferme le vivant dans des cases, des diagnostics, des statistiques.
Sagazan se donne comme objet d’étude, mais en réalité il inverse la perspective : c’est le spectateur qui se retrouve observé. Pris à témoin. Pris au piège. Car ce corps enfermé, ce souffle surveillé, cette course répétée… ce n’est pas seulement un artiste. C’est une métaphore. Une image de nos vies compressées, de nos existences sous pression, de nos corps mis en performance permanente.
Il ne s’agit plus seulement de “faire du théâtre”.
Il s’agit de poser une question brutale : qu’est-ce qu’un homme quand il est réduit à sa mécanique ?
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Une traversée sonore et sensorielle
La performance ne repose pas uniquement sur le corps. Elle s’appuie sur un environnement sonore précis et enveloppant, porté par les musiciens Pierre Chéguillaume et Alexis Delong, et une spatialisation du son qui transforme le plateau en espace mental.
La musique agit comme un deuxième souffle : elle amplifie l’effort, elle sculpte la tension, elle creuse l’obsession. Par moments, elle devient battement de cœur. Par moments, elle ressemble à une machine.
La lumière d’Antoine Desprez, elle, renforce cette impression de laboratoire : découpes nettes, zones d’ombre, exposition froide. Et la vidéo de Guillaume Ménard ajoute une couche de trouble, comme si l’image cherchait à enregistrer l’humain au moment même où il échappe.
Le texte en voix off (Renaud Barbaras) ouvre une dimension plus philosophique, presque méditative, qui vient contraster avec la physicalité brute de la performance.
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50 minutes : un format court, mais une empreinte durable
En cinquante minutes, Sagazan ne raconte pas une histoire. Il ne construit pas un récit. Il construit un état. Un vertige.
C’est un spectacle qui ne cherche pas à séduire. Il cherche à provoquer une sensation : celle d’un organisme en lutte, d’un corps devenu expérience, d’un souffle devenu langage.
On en ressort avec une impression étrange : comme si quelque chose s’était déplacé. Comme si, effectivement… il nous était arrivé quelque chose.
Pas un choc spectaculaire.
Mais une altération intime. Une perturbation.
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🅵🅵🅵 FOUD’ART
Un souffle enfermé, une présence en combustion.
Il nous est arrivé quelque chose est une performance rare, physique et mentale, qui transforme un corps en terrain d’expérimentation et le théâtre en laboratoire existentiel.
Olivier de Sagazan y poursuit sa quête : montrer l’humain au bord de lui-même, dans sa mécanique, dans sa fragilité, dans son mystère.
Un geste d’artiste radical, tendu, obsédant.
Une expérience plus qu’un spectacle.
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INFOS PRATIQUES
IL NOUS EST ARRIVÉ QUELQUE CHOSE
Mise en scène / performance / conception : Olivier de Sagazan
Musiciens : Pierre Chéguillaume, Alexis Delong
Spatialisation du son : Rodrigue de Sa
Vidéo : Guillaume Ménard
Lumière : Antoine Desprez
Texte voix off : Renaud Barbaras
Théâtre Silvia Monfort
12 → 14 février 2026 • Jeudi & vendredi 20h30 - Samedi 20h • Durée estimée : 50 min












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