KATTE - L’alexandrin comme arme blanche, l’amour comme insurrection
- Bonfils Frédéric
- il y a 3 minutes
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🅵🅵🅵 FOUD’ART
Il y a des spectacles qui semblent surgir d’un autre temps… et qui, pourtant, frappent en plein cœur comme une urgence contemporaine. Katte, tragédie en vers de Jean-Marie Besset, mise en scène par Frédérique Lazarini, fait partie de ces objets rares : un théâtre classique dans la forme, mais traversé par une fièvre moderne, presque brûlante, comme si l’alexandrin redevenait soudain un langage de combat.
À la Cartoucherie, dans l’écrin brut et majestueux du Théâtre de l’Épée de Bois, cette fresque prussienne de 1730 prend des allures de cauchemar politique, de conte cruel, de romance interdite… et de manifeste.
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Un roi-ogre, un prince-poète, et la jeunesse sacrifiée
Le point de départ est vertigineux : Frédéric-Guillaume, roi de Prusse, père tyrannique, monarque-sergent obsédé par l’armée, règne sur son pays comme sur sa maison. La violence est sa langue maternelle. Face à lui, son fils, le jeune prince Frédéric, ne rêve que d’art, de flûte et de poésie française. Deux mondes irréconciliables.
Et au milieu de cette guerre intime, surgit Hans-Hermann von Katte, officier flamboyant, compagnon d’âme et d’élan, dont Frédéric tombe amoureux. L’histoire est connue, tragique jusqu’à l’insoutenable : tentative de fuite, arrestation, condamnation… et décapitation de Katte sous les yeux du prince.
Ce n’est pas seulement une tragédie historique : c’est une scène primitive. Le pouvoir qui détruit l’amour pour maintenir l’ordre.
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Le pari fou : ressusciter la tragédie en alexandrins
Le coup de génie de Besset, c’est d’avoir osé l’alexandrin. Pas comme une coquetterie littéraire, mais comme une contrainte dramatique : une cage, une armure, une musique de fer.
On sent dans le texte un frottement permanent :
classicisme et modernité, grandeur racinienne et surgissements plus crus, éclats de langue d’aujourd’hui, rythmes qui se brisent parfois, comme si les personnages cherchaient à respirer entre les barreaux du vers.
Le résultat est étonnamment vivant. Loin d’un musée, l’écriture pulse. Elle devient même sensuelle : elle caresse, elle tranche, elle brûle. Ici, le vers ne fige pas, il électrise.
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Une mise en scène sobre, intelligente, au service de la fièvre
Frédérique Lazarini choisit une direction claire : pas de reconstitution historique lourde, pas de décor écrasant. La scénographie reste simple mais ingénieuse, parfaitement adaptée à la salle, et laisse le texte faire son travail d’incantation.
Et c’est là que le spectacle surprend : malgré la forme classique, on ne regarde pas une pièce “d’époque”. On regarde une jeunesse enfermée, surveillée, humiliée, punie. On regarde un père qui confond autorité et cruauté. On regarde une cour comme un piège.
Tout s’imbrique avec une élégance presque évidente. Et surtout : les costumes sont superbes. Magnifiques. Ils donnent au plateau une allure aristocratique, mais jamais décorative : ils sculptent les corps, imposent les statuts, dessinent les rapports de force.
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Le vrai cœur du spectacle : les jeunes, la chair, le feu
Soyons clairs : Katte est construit pour mettre en valeur la jeunesse, et c’est sa force.
Le duo formé par Tom Mercier (Katte) et Nemo Schiffman (Frédéric) impose une présence magnétique. Il y a chez eux quelque chose de rare : du trouble, du charisme, de la sensualité, une intensité presque animale sous le raffinement du vers.
Ils sont profonds, sexy, vibrants, et surtout terriblement incarnés. Ils font entendre les alexandrins comme une langue vivante, presque physique. Ils ne déclament pas : ils désirent, ils suffoquent, ils se révoltent.
Le spectacle devient alors moins une tragédie “à la française” qu’une tragédie de l’adolescence : celle où l’on comprend que le monde ne pardonne pas la liberté.
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Un roi en retrait, une reine trop lisse : la seule frustration
Tout n’est pas parfait, et c’est aussi ce qui rend la critique honnête.
Le roi, pourtant pivot dramatique, semble parfois un peu en dessous de ce qu’il pourrait être. On attendrait plus de froideur, plus de tranchant, plus de cruauté méthodique. Ce père-ogre devrait être un glaçon, une menace constante, une lame sans émotion. Par instants, il manque cette brutalité glaciale qui ferait trembler la salle.
La reine, elle aussi, laisse une impression de surface : présence nécessaire, mais parfois sans profondeur, comme si le rôle restait trop figé dans une fonction maternelle attendue, au lieu de devenir un vrai personnage tragique, complexe, déchiré.
Mais ces limites ne détruisent pas le spectacle : elles le déséquilibrent légèrement, comme si les figures adultes étaient moins incarnées que la jeunesse qu’elles écrasent.
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Un classique qui parle aux jeunes : et c’est ça, le vrai miracle
Ce qui frappe, au fond, c’est que Katte pourrait être une pièce intimidante : tragédie en vers, histoire du XVIIIᵉ siècle, contexte politique prussien… tout pour éloigner.
Et pourtant, Lazarini et Besset réussissent un tour de force : faire d’un drame aristocratique un récit générationnel, presque pop dans son efficacité émotionnelle. Un spectacle où l’on ne regarde pas l’Histoire, mais une jeunesse empêchée. Où l’on ne regarde pas une époque, mais une violence éternelle.
La pièce parle à la jeune génération parce qu’elle raconte ce moment précis où l’on se découvre soi-même… et où le monde décide de vous punir pour cela.
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🅵🅵🅵 FOUD’ART - Un conte cruel en habits de tragédie, où l’alexandrin redevient un cri.
Katte est un spectacle élégant, solidement construit, et parfois même passionnant.
Un théâtre de la beauté et de la cruauté.
Un amour qui devient condamnation.
Une langue classique qui redevient une arme.
Et surtout : un plateau traversé par une jeunesse incandescente, qui donne aux alexandrins une pulsation presque érotique, presque dangereuse.
Un “classique” ? Oui.
Mais un classique qui saigne.
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INFOS PRATIQUES
KATTE - Jean-Marie Besset
Mise en scène Frédérique Lazarini
Avec Tom Mercier, Philippe Girard, Nemo Schiffman, Odile Cohen, Marion Lahmer, Stéphane Valensi, Thomas Paulos
Scénographie Régis de Martrin-Donos • Lumières Didier Brun • Costumes (supervision) Jean-Marie Besset • Création des robes Emmanuel Courau • Réalisation des costumes Laurence Cucchiarini • Création sonore François Peyrony
Crédit photo Marc Ginot
Théâtre de l’Épée de Bois (Cartoucherie)
Du 5 février au 8 mars 2026 • Jeu / Ven / Sam à 21h - Dim à 16h30 • Durée 1h50








