
CYRANO, RÊVER, RIRE, PASSER - Cyrano en confidence, Weber en majesté
- Bonfils Frédéric

- il y a 4 heures
- 4 min de lecture
🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART - Un banc public, un réverbère, quelques pigeons… et pourtant Cyrano surgit, immense. Jacques Weber revient au mythe comme on revient à un amour fondateur : avec nostalgie, malice, et une puissance de jeu intacte. Une création délicate, intelligente, vibrante, qui fait renaître Rostand sans jamais l’empeser.
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Un décor minuscule pour un géant de théâtre
On pourrait croire à un simple dispositif de fortune : un banc, un lampadaire, une ambiance de place publique presque nue. Comme si Cyrano s’était échappé des planches pour venir s’asseoir là, au milieu de nous, entre deux battements du temps.
Mais c’est précisément ce dépouillement qui frappe : tout est fait pour laisser la place à la parole, au souffle, à la mémoire. Et à la présence. Car Jacques Weber ne “revient pas jouer Cyrano” : il revient traverser Cyrano.
Il ne reconstitue pas un spectacle. Il ouvre une porte.
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Weber raconte Cyrano comme on raconte une vie
Le spectacle s’appuie sur un geste simple et bouleversant : Jacques Weber raconte son histoire avec Cyrano, qu’il a interprété dès 1983 au Théâtre Mogador. Plus de quarante ans plus tard, l’acteur ne vient pas faire un bilan. Il vient faire une offrande.
Il parle comme un conteur, presque comme un grand-père au coin du feu - sauf que les anecdotes sont croustillantes, les souvenirs malicieux, et la parole constamment traversée par l’urgence du théâtre : cette pulsion de jeu qui refuse de vieillir.
Ce n’est pas une conférence, ni un hommage muséal. C’est un dialogue intime entre un acteur et le rôle qui l’a construit. Et c’est là que le titre prend tout son sens : rêver, rire, passer. Le théâtre comme un art de l’éphémère, et comme une manière de tenir debout face au temps.
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Le duo Weber / Pereira : complicité, miroir, étincelle
À ses côtés, José-Antonio Pereira est bien plus qu’un partenaire : il est l’autre battement du spectacle.
Il incarne ce personnage fascinant, à la fois répétiteur, ami, assistant, psy, habilleur… et surtout déclencheur de parole. Un “candide génial”, un “naïf éclairant”, celui qui pose les questions qu’on n’ose pas poser, et qui fait surgir les confidences.
Sa présence est déconcertante de naturel. Il ne joue pas “contre” Weber : il l’accompagne, le relance, le provoque doucement. Il agit comme un miroir vivant. Et très vite, la scène devient un terrain de jeu : ils sont l’un, ils sont l’autre, ils s’échangent les rôles, glissent dans les personnages, passent du récit à Rostand comme on passe d’un souvenir à une brûlure.
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Cyrano renaît avec presque rien… et ça suffit
Et puis soudain, Rostand revient. Pas comme une statue. Comme un frisson.
Avec très peu de moyens, quelques extraits, quelques élans, quelques vers jetés comme des éclairs, ils font renaître un Cyrano vibrant de rage et d’émotion. Le texte surgit dans sa beauté brute, sans décorum, sans grand apparat, porté uniquement par la chair des mots.
Le spectacle devient alors une chose rare : une traversée. Une forme hybride, entre performance, théâtre dans le théâtre, récit autobiographique et fragments du grand répertoire. Un objet accessible, mais jamais simpliste. Abordable, mais d’une intelligence remarquable.
On ne regarde pas Cyrano : on le retrouve.
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Jacques Weber, toujours magistral (et sans forcer)
Ce qui impressionne chez Weber, c’est cette manière d’être immense sans jamais être dans la projection démonstrative. Sa diction - si singulière, si reconnaissable - est une matière en soi : elle sculpte l’espace, elle impose le rythme, elle fait respirer la salle.
Il a cette façon de transmettre qui semble presque nonchalante… alors qu’elle est millimétrée. Tout passe par l’adresse, la vibration intérieure, l’art du silence. Weber n’a pas besoin d’en faire trop : il suffit qu’il parle, et le théâtre se remet à exister.
On sent l’âge, oui. Mais on sent surtout la puissance intacte. La joie de jouer. L’espièglerie. L’urgence. Et cette impression rare : celle d’être face à un acteur qui a tout vécu, et qui continue pourtant de s’émerveiller.
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Un spectacle délicat, intelligent, profondément vivant
Cyrano, Rêver, Rire, Passer n’est pas une reprise. C’est une confession scénique. Une lettre d’amour à Rostand. Un hommage au métier d’acteur. Une réflexion sur le temps qui passe, sur les rôles qui nous habitent, sur la mémoire qui revient quand on la convoque avec honnêteté.
Et surtout, c’est du théâtre au sens le plus pur : une présence, un souffle, un public suspendu.
Un banc, un réverbère, quelques pigeons…
et pourtant un Cyrano immense.
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INFOS PRATIQUES
CYRANO, RÊVER, RIRE, PASSER
Avec : Jacques Weber, José-Antonio Pereira
Mise en scène : Christine Weber, José-Antonio Pereira
Adaptation : Christine Weber (d’après Edmond Rostand)
Costumes : Michel Dussarat • Son : Bernard Vallery
Lumière : Thibault Vincent • Vidéo : Nathalie Cabrol (assistée de Jérémy Secco) • Scénographie :Emmanuelle Favre (assistée de Pauline Stern)
Théâtre de la Pépinière
À partir du 29 janvier 2026 (jusqu’au 29 mars 2026) • Mercredi au samedi à 19h - dimanche à 17h • Durée : 1h20
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🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART
Un immense acteur. Un grand texte. Et une leçon de théâtre en douceur.


















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