
EN ATTENDANT BOJANGLES - La fête au bord du gouffre
- Bonfils Frédéric

- il y a 14 heures
- 3 min de lecture
🅵🅵 FOUD’ART - Un tourbillon tendre et romanesque, porté par une actrice solaire… mais dont la légèreté finit parfois par lisser l’abîme
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Une chanson comme sortilège
Tout commence comme un sort. Un couple danse, encore et encore, sur Mr. Bojangles de Nina Simone. Sous le regard émerveillé de leur fils, la vie devient un bal permanent : amis, fantaisie, plaisir, élégance de l’instant. Chez eux, on refuse les contraintes comme on repousse la gravité. La mère, feu follet imprévisible, mène la danse ; le père suit, organise, protège, arrange le monde pour que la fête ne s’interrompe jamais.
Et puis, un jour, elle va trop loin. La musique reste, mais quelque chose se fend. Père et fils s’accrochent à la magie, « coûte que coûte », comme si l’amour pouvait négocier avec l’inéluctable.
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Du roman au plateau : une adaptation rusée… mais très narrée
Adapter un roman qui embrasse toute une vie est un exercice à haut risque : on coupe, on condense, on trahit forcément un peu. Ici, Victoire Berger-Perrin fait un choix clair : confier le récit au père et au fils, en alternant les points de vue autour de cette femme-météore. Le dispositif est efficace pour traverser le temps, sauter d’un souvenir à l’autre, préserver l’esprit de conte du livre.
Mais ce parti pris a un revers : la dimension très narrative finit par alourdir le rythme à certains endroits. Le spectacle est effervescent, oui - mais il respire pleinement lorsqu’il cesse de raconter pour laisser les scènes exister. Là, les dialogues deviennent savoureux, la matière théâtrale s’épaissit, et l’histoire quitte le récit pour devenir présence.
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L’ivresse, le romantisme… et le malaise qui affleure
Le pari le plus délicat de Bojangles tient à sa tonalité : aborder un sujet profondément sombre par la légèreté, la poésie, le romantisme. Le spectacle assume la beauté du vertige, la contagion de la joie, la séduction d’une vie vécue « à contre-normalité ».
Et pourtant, à force de danser au-dessus du vide, quelque chose grince. Non pas parce que le spectacle serait maladroit - mais parce qu’il flirte longtemps avec l’idée que l’enchantement pourrait suffire à tout expliquer. Le trouble est là : lorsque la fête recouvre l’angoisse, la scène éclaire-t-elle vraiment… ou enjolive-t-elle ?
C’est précisément ici que En attendant Bojangles manque parfois de profondeur dans le malheur. Beaucoup de tendresse, de poésie, une mélancolie diffuse - mais l’abîme demeure trop poli, trop « joli » pour mordre pleinement.
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Un trio attachant… et une actrice qui capte toute la lumière
La réussite la plus immédiate tient aux interprètes. Les comédiens sont profondément attachants, et le lien familial se ressent dans les regards, les élans, les tentatives désespérées de retenir ce qui échappe.
Et surtout, Tania Garbarski emporte tout sur son passage. Elle est le cœur battant du spectacle - radieuse, insaisissable, dangereusement vivante. On comprend pourquoi tout s’organise autour d’elle, pourquoi le père et le fils en viennent à croire qu’aimer, c’est tenir le monde à bout de bras.
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🅵🅵 FOUD’ART - Ce qui reste en sortant
On sort avec une chanson dans la tête, une valse dans le corps, et cette question un peu brutale : jusqu’où peut-on romantiser la folie sans en perdre la nuit ?
En attendant Bojangles touche souvent juste - par sa douceur, sa sensualité, son sens du romanesque. Mais son dispositif très narratif et son goût de l’enchantement maintiennent parfois l’obscurité à distance. Une belle danse, oui. Une danse qui tremble. Mais qui n’ose pas toujours regarder le gouffre en face.
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Infos pratiques
En attendant Bojangles
D’après le roman d’Olivier Bourdeaut
Adaptation & mise en scène : Victoire Berger-Perrin (assistée de Cachou Kirsch)
Avec : Charlie Dupont, Tania Garbarski, et en alternance Jérémie Petrus / Victor Boulenger
Décors : Caroline Mexme • Lumière : Laurent Kaye • Costumes : Chandra Vellut • Chorégraphie : Céline Bon • Musique : Pierre-Antoine Durand
Photos : © Gaël Maleux
THÉÂTRE DE L’ŒUVRE
Du 8 janvier au 7 mars 2026 • jeudi au samedi à 19h • Durée : 1h20












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