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Petites Misères de la vie conjugale : Balzac prend un sacré coup de jeune

il y a 22 heures
5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 19 heures


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Balzac. Rien que le nom pourrait faire resurgir quelques souvenirs scolaires, des descriptions interminables et l’image d’un écrivain enfermé dans son XIXe siècle. Surtout lorsqu’il s’agit du mariage, des femmes et des rapports conjugaux. Et pourtant, il ne faut surtout pas se laisser rebuter par ces Petites Misères de la vie conjugale. Pierre-Olivier Mornas s’empare de Balzac avec une liberté joyeuse, quelques délicieux anachronismes et une fantaisie presque clownesque. Le texte demeure, mais quelque chose s’est déplacé. Plus moderne, plus féminin, parfois même étonnamment subversif. Et surtout porté par un duo absolument irrésistible : Pierre-Olivier Mornas et une Alice d’Arceaux proprement ahurissante.


Balzac, vraiment ?

Balzac, sociologue avant l’heure et grand anatomiste des ambitions humaines. Balzac, observateur féroce de la bourgeoisie, de l’argent, du désir, des petites lâchetés et des grandes frustrations.


Mais Balzac, c’est aussi un auteur d’un autre temps.


Celui que beaucoup ont étudié à l’école, parfois avec plus de résignation que d’enthousiasme. Un écrivain génial, certes, mais dont le regard sur les rapports entre les hommes et les femmes peut aujourd’hui sembler terriblement marqué par son époque : masculin, conservateur et par endroits délicieusement - ou douloureusement - daté.


Voilà donc que surgissent Caroline et Adolphe, prototypes des époux bourgeois, soumis à l’œil impitoyable de leur créateur. Balzac observe leur intimité, leurs jalousies, leurs mesquineries, leurs frustrations et leurs désillusions comme un entomologiste regarderait s’agiter deux insectes sous une loupe.


Les extraits choisis par Pierre-Olivier Mornas proviennent de Petites Misères de la vie conjugale et de Physiologie du mariage, deux textes dans lesquels Balzac ausculte précisément cette étrange institution qu’est le couple.


Et près de deux siècles plus tard, certaines petites horreurs domestiques n’ont finalement pas tellement vieilli.


Dépoussiérer sans trahir

C’est là que l’adaptation de Pierre-Olivier Mornas devient particulièrement réjouissante.


Plutôt que de chercher à moderniser Balzac à coups de grandes démonstrations ou de transpositions artificielles, il conserve la saveur de la langue tout en se permettant quelques escapades.


Un geste.

Une rupture.

Un regard lancé au public.

Un décalage soudain.


Des petites libertés anachroniques surgissent là où on ne les attend pas, avec quelque chose de presque clownesque. Elles ne cherchent jamais à prendre le pouvoir sur le texte. Elles viennent plutôt le fissurer, ouvrir une fenêtre, faire entrer un courant d’air.

Et cela fonctionne formidablement bien.


Le spectacle assume d’ailleurs la structure fragmentée des textes originaux : Petites Misères de la vie conjugale procède déjà par tableaux, portraits et saynètes successives, entre satire et mélancolie.


Pierre-Olivier Mornas transforme cette succession en véritable terrain de jeu théâtral.


Une guerre conjugale qui change doucement de camp

Il y a évidemment chez Balzac tout ce que notre regard contemporain peut interroger.


Ses femmes observées par les hommes. Ses généralisations. Ses sentences sur le mariage. Cette manière de transformer chaque geste féminin en symptôme potentiel.


Et pourtant, quelque chose de curieux se produit sur scène.

À mesure que Caroline s’émancipe du cadre qu’on lui impose, le spectacle devient presque plus féministe et subversif qu’il ne semblait destiné à l’être.


Le dossier du spectacle rappelle d’ailleurs que Physiologie du mariage, malgré son regard profondément inscrit dans son siècle, abordait déjà la condition conjugale des femmes et provoqua le scandale lors de sa publication.


Mais ici, ce sont moins les intentions théoriques de Balzac que le théâtre lui-même qui renverse progressivement le rapport de force.


Car Caroline grandit.

Caroline s’amuse.

Caroline déborde.

Et surtout Caroline existe.


Alice d’Arceaux prend son envol

Quelle actrice ! Deux jours seulement après l’avoir découverte dans un Marylin étonnante de vérité, la revoilà en femme, presque soumise, du 19e siècle.


Alice d’Arceaux possède cette qualité rare de pouvoir transformer son corps presque aussi rapidement que son visage. Elle bouge comme elle joue. Avec une grâce, une précision et une légèreté assez extraordinaires.


D’abord enfermée dans l’archétype féminin dessiné par Balzac, elle semble progressivement s’en débarrasser. Un geste devient plus ample. Un regard se fait plus incisif. Une posture suffit à déplacer tout le rapport de force.


Son personnage prend son envol au fur et à mesure que le spectacle avance,… la comédienne avec lui.


Alice d’Arceaux est d’ailleurs également danseuse et chanteuse, une formation complète qui éclaire peut-être cette étonnante maîtrise physique du plateau.


Elle ne joue jamais seulement Caroline.

Elle joue Caroline qui joue Caroline.


La femme observée, la femme qui comprend qu’elle est observée, puis celle qui finit par s’amuser de celui qui croyait pouvoir la définir.

C’est subtil, drôle et terriblement séduisant.


Pierre-Olivier Mornas, visage élastique et irrésistible

Face à elle, Pierre-Olivier Mornas.


Un comédien dont le visage semble posséder une autonomie complète.


Une mimique.

Un sourcil.

Une moue.


Et une situation conjugale entière vient de naître.


Il possède cette gourmandise du jeu immédiatement communicative, sans jamais transformer Balzac en simple numéro de cabaret.


Son Adolphe peut être ridicule, suffisant, désemparé, touchant ou parfaitement insupportable, parfois dans la même minute.


Et l’on retrouve surtout chez lui ce goût évident pour la réappropriation des grands textes. Après avoir adapté Gargantua de Rabelais, repris plusieurs saisons au Poche-Montparnasse, Mornas poursuit ici ce travail de passeur entre littérature classique et théâtre contemporain.


Mais « passeur » serait presque trop sage.

Car Mornas ne transporte pas simplement Balzac jusqu’à nous.


Il le taquine.

Il le secoue.

Il lui fait quelques croche-pieds.


Et bizarrement, c’est peut-être ainsi qu’il lui témoigne le plus de respect.


Deux comédiens, un couple, mille façons de se détester

La grande réussite du spectacle demeure cette alchimie entre les deux interprètes.


Un vrai duo.

Pas deux comédiens jouant côte à côte mais deux corps qui s’écoutent, s’affrontent, se provoquent et se répondent.


Le mariage devient ici un terrain de jeu cruel où chacun tente de gagner une partie dont personne ne connaît véritablement les règles.


Balzac écrivait : « Le mariage, n’est-ce pas la comédie des comédies ? » Le spectacle en fait presque une profession de foi.


Et derrière les éclats de rire apparaissent doucement la solitude, les frustrations, le besoin d’être aimé, reconnu, regardé.


Tout ce qui fait qu’un couple peut être en même temps ridicule et bouleversant.


Rire de Balzac avec Balzac

Voilà peut-être ce qui rend ces Petites Misères de la vie conjugale si réjouissantes.


Le spectacle ne cherche jamais à nous convaincre que Balzac était secrètement notre contemporain.


Il ne l’est pas.

Et heureusement.

Il accepte ses contradictions, son regard d’homme du XIXe siècle, ses stéréotypes et même ses énormités, pour mieux les faire résonner avec les nôtres.


Pierre-Olivier Mornas ne gomme donc pas la poussière.

Il joue avec.


Et au milieu de tout cela surgit un théâtre léger, intelligent, insolent, parfois presque burlesque, qui laisse surtout deux merveilleux acteurs s’emparer du plateau.


Balzac avait prévenu : « Rira qui pourra ! »

Près de deux cents ans plus tard, on peut lui répondre sans trop hésiter : nous.

Et beaucoup.



PETITES MISÈRES DE LA VIE CONJUGALE


D’après Petites Misères de la vie conjugale et Physiologie du mariage d’Honoré de Balzac

Adaptation et mise en scène Pierre-Olivier Mornas

Avec Alice d’Arceaux et Pierre-Olivier Mornas

Avec la voix de Maxime d’Aboville

Assistante à la mise en scène : Émilie Chevrillon

Lumières Alireza Kishipour

Photographies Sébastien Toubon


Théâtre de Poche-Montparnasse - Paris 6e

Du 1er septembre au 1er octobre 2026 • Les mardis, mercredis et jeudis à 21h • Durée : 1h15



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