
Amadeus : le génie de l’un, la souffrance de l’autre
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Avec Amadeus, Olivier Solivérès transforme la rivalité imaginaire entre Mozart et Salieri en une fresque théâtrale aussi flamboyante que profondément humaine. Porté par un Jérôme Kircher magistral et un Thomas Solivérès lumineux, ce spectacle explore avec une rare intensité les ravages de l’admiration, de la jalousie et du besoin de reconnaissance. Malgré quelques facilités et une mise en scène parfois inégale, cette rencontre entre deux hommes que tout oppose devient un formidable moment de théâtre. Un spectacle passionnant, éblouissant et terriblement émouvant.
Le génie comme une malédiction
Et si le véritable drame d’Amadeus n’était pas la mort de Mozart, mais la souffrance de celui qui a compris, avant tout le monde, qu’il était un génie ?
C’est toute la cruauté de la pièce de Peter Shaffer. D’un côté, Wolfgang Amadeus Mozart, jeune prodige insolent, exubérant, parfois insupportable, mais habité par une musique d’une beauté presque surnaturelle. De l’autre, Antonio Salieri, compositeur respecté de la cour impériale, travailleur acharné, homme de foi et de discipline, qui découvre brutalement que le mérite, le travail et la reconnaissance ne suffisent pas à faire de vous un génie.
L’un possède ce que l’autre désire désespérément. Et le plus cruel, c’est que Salieri est probablement l’un des rares hommes capables de mesurer toute l’immensité du talent de Mozart.
C’est là que commence son supplice.
Une histoire fausse pour raconter des sentiments vrais
Le choix dramaturgique de Peter Shaffer est aussi formidable que dangereux. Car cette rivalité assassine entre Mozart et Salieri relève largement de la fiction. Rien, historiquement, ne permet d’affirmer que Salieri aurait provoqué la mort de Mozart. Les deux hommes ont même entretenu des relations bien moins conflictuelles que ne le laisse supposer la légende.
Mais une fois cette liberté prise avec l’Histoire acceptée, quel extraordinaire terrain de jeu théâtral !
Car Amadeus ne raconte finalement pas tant une rivalité entre deux compositeurs qu’une confrontation entre deux conceptions de l’existence. La jalousie, bien sûr, mais aussi l’admiration, les rapports de pouvoir, la soumission aux conventions sociales et cette terrible injustice qui consiste à ne pas recevoir les mêmes dons que les autres.
Et puis, derrière cette opposition, apparaît une lecture beaucoup plus contemporaine, presque inattendue : celle de l’enfant star, propulsé très jeune dans un univers d’adultes, adulé pour ses capacités exceptionnelles mais peut-être incapable de grandir tout à fait sereinement. Derrière les rires, les provocations et l’immaturité de Mozart, on devine les blessures possibles d’un enfant devenu prodige avant d’avoir eu le temps de devenir un homme.
C’est aussi ce qui rend ce texte passionnant. Sous les dorures de la Vienne impériale, les tourments humains n’ont finalement pas pris une ride.
Jérôme Kircher, ou l’art de rendre la souffrance fascinante
Il fallait un immense comédien pour donner vie à Salieri.
Car le rôle est redoutable. À la fois narrateur, témoin, manipulateur et personnage central de son propre récit, Salieri pourrait facilement devenir un personnage trop explicatif, presque figé dans une fonction de maître de cérémonie chargé de nous raconter une histoire.
Jérôme Kircher fait exactement le contraire.
Il donne à cet homme mille visages, mille nuances et une profondeur bouleversante. Il peut être drôle, séduisant, inquiétant, pathétique, cruel et terriblement humain. Il possède cette élégance naturelle qui rend ses accès de noirceur encore plus troublants.
Tout passe par une inflexion, un regard, une respiration. Son Salieri n’est jamais simplement un homme jaloux. C’est un être qui se découvre progressivement prisonnier de sa propre lucidité. Un homme qui admire sincèrement ce qu’il cherche à détruire et qui, à force de vouloir combattre Mozart, finit par se détruire lui-même.
Il y a quelque chose de profondément émouvant dans ce personnage qui, ayant consacré son existence à Dieu, finit par lui reprocher d’avoir confié le génie à un autre.
Le Molière du meilleur comédien obtenu par Jérôme Kircher en 2026 prend ici tout son sens. Sa prestation est magistrale. D’une intelligence de jeu remarquable, il parvient à rendre fascinant un homme qui aurait pu n’être qu’un monstre d’amertume.
Thomas Solivérès, une lumière qui déborde de partout
Face à lui, Thomas Solivérès possède un rôle en or. Mais encore fallait-il trouver le juste équilibre entre l’excentricité du personnage et son extraordinaire humanité.
Son Mozart est un tourbillon.
Il déborde d’énergie, de fantaisie, d’insolence et d’une forme d’inconscience presque enfantine. Il agace autant qu’il amuse, fascine autant qu’il déconcerte. Et surtout, Thomas Solivérès possède ce charme fou, cette lumière naturelle qui rendent son personnage immédiatement attachant.
On pourrait parfois lui reprocher quelques excès, une gestuelle appuyée ou des effets comiques un peu insistants. Mais derrière cette agitation permanente surgissent des moments d’une étonnante fragilité.
Le jeune homme insolent laisse alors entrevoir un être beaucoup plus vulnérable, presque perdu face à son propre talent et aux exigences d’un monde qui ne le comprend pas toujours.
C’est précisément dans ces instants que son interprétation devient particulièrement émouvante.
Et quelle formidable rencontre entre ces deux comédiens !
Leurs différences deviennent leur plus grande force. Ils se provoquent, se défient, s’observent, se respectent malgré eux. Leurs énergies s’opposent et se complètent avec une évidence assez réjouissante.
À leurs côtés, Lison Pennec, dans le rôle de Constanze, tire remarquablement son épingle du jeu. Elle apporte au récit une présence sensible, une fraîcheur et une humanité bienvenues. Elle permet surtout à Mozart d’exister autrement que dans sa confrontation permanente avec Salieri.
C’est incontestablement la plus grande réussite du spectacle : ce trio, et plus particulièrement ce duel, parvient presque à faire oublier tout ce qui l’entoure.
Une mise en scène éblouissante… mais pas toujours inspirée
Après Le Cercle des poètes disparus, Olivier Solivérès confirme son goût pour les grandes fresques théâtrales, les univers visuels affirmés et les mises en scène généreuses.
Il faut reconnaître à cette production une véritable ambition.
Les tableaux se succèdent, certains éclatants de beauté. Les lumières sculptent les espaces, les décors se transforment et la présence de musiciens et de chanteurs lyriques donne à l’ensemble une ampleur particulièrement séduisante.
Et quel bonheur de découvrir ou de redécouvrir la musique de Mozart dans un tel contexte !
Car la musique n’est jamais seulement illustrative. Elle devient un véritable personnage, le révélateur des sentiments, des obsessions et des frustrations de Salieri. Entendre cette œuvre expliquée, décortiquée et admirée par un autre compositeur est une expérience passionnante.
On comprend mieux ce que le génie peut avoir de dérangeant, voire de destructeur, lorsqu’il surgit trop tôt, trop fort, trop loin devant les conventions de son époque. On mesure aussi combien l’avant-garde peut susciter autant d’admiration que de rejet.
Mais tout n’est pas aussi convaincant.
Pourquoi avoir choisi de transformer certains personnages de la cour en bouffons presque ridicules ? Cette volonté de moderniser les rapports sociaux à travers des personnages volontairement caricaturaux apporte certes quelques effets comiques, mais elle finit par appauvrir un univers qui aurait gagné à davantage de subtilité.
Même réserve concernant les costumes. Ils sont beaux, parfois très beaux, mais leur nombre semble étonnamment limité pour une fresque qui traverse autant d’années. Une même tenue, ou presque, pour accompagner toute une existence ? Le parti pris paraît un peu pauvre au regard de l’ambition générale.
Et puis il y a ces ruptures de rythme. Certaines scènes atteignent une véritable grâce visuelle et émotionnelle, tandis que d’autres paraissent beaucoup plus convenues, parfois même assez anecdotiques.
Le spectacle semble alors hésiter entre la grandeur d’une tragédie et les facilités d’une comédie populaire.
Rien de véritablement rédhibitoire, mais ces petites faiblesses empêchent parfois l’ensemble d’atteindre la perfection à laquelle il semble pourtant pouvoir prétendre.
Pourquoi l’un demeure et l’autre s’efface
Reste l’essentiel. Et quel essentiel !
Amadeus possède cette qualité précieuse de nous faire réfléchir sans jamais sacrifier totalement le plaisir du spectacle.
Pourquoi certains artistes traversent-ils les siècles quand d’autres, pourtant brillants, finissent par s’effacer de la mémoire collective ? Pourquoi le génie semble-t-il parfois si injustement distribué ? Et surtout, comment accepter de ne pas être celui que l’on rêvait de devenir ?
Peter Shaffer pose ces questions avec une cruauté magnifique.
En racontant Mozart, il parle finalement de Salieri. En racontant Salieri, il parle de nous tous. De nos ambitions, de nos renoncements, de nos petites jalousies et de cette difficulté universelle à admirer sincèrement ceux qui possèdent ce qui nous manque.
C’est ce qui rend ce spectacle si touchant.
Malgré ses quelques maladresses, Olivier Solivérès réussit une adaptation ambitieuse, spectaculaire et profondément vivante. Jérôme Kircher et Thomas Solivérès y forment un duo remarquable, capable de faire surgir l’émotion au milieu du tumulte, de la musique et des éclats de rire.
Un grand moment de théâtre, passionnant, lumineux et souvent bouleversant. Presque un incontournable de la scène parisienne.
Et lorsque les dernières notes se sont éteintes, une pensée demeure : Salieri aura peut-être consacré toute son existence à vouloir faire taire Mozart, mais c’est finalement la musique de celui qu’il jalousait qui lui aura offert une forme d’immortalité.
Cruelle ironie.
Pour l’éternité, l’un restera le génie. L’autre, celui qui a souffert de l’avoir reconnu.
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Infos pratiques
AMADEUS - Théâtre Marigny
Du 7 octobre 2026 au 3 janvier 2027
Texte : Peter Shaffer
Adaptation et mise en scène : Olivier Solivérès
Avec Jérôme Kircher, Thomas Solivérès, Lison Pennec et la troupe de comédiens, chanteurs lyriques et musiciens.
Scénographie : Roland Fontaine • Costumes : David Belugou • Lumières : Alban Sauvé
Du mercredi et jeudi à 20 h, vendredi à 21 h, samedi à 16 h 30 et 21 h, dimanche à 15 h • Durée : 2 h 05
Molières 2026 : 4 nominations, Molière du meilleur comédien pour Jérôme Kircher.







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