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  • TRANSFIGURATION - Visage arraché, art vivant, vertige sacré

    🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART Au Théâtre Silvia Monfort, Olivier de Sagazan ne joue pas. Il se transforme. Il ne raconte pas une histoire : il fabrique une apparition. Avec Transfiguration , performance devenue culte (plus de 350 représentations depuis 1998), le plasticien impose une expérience rare, presque impossible à classer : entre sculpture vivante, rituel archaïque, poésie métaphysique et théâtre de la matière . Dès les premières secondes, une phrase frappe comme un sortilège. Une phrase d’Antonin Artaud, posée là comme une clé d’entrée dans l’inconnu : « Le visage humain est une force vide, un champ de mort. […] Ce qui veut dire que le visage humain n’a pas encore trouvé sa face et que c’est au peintre de la lui donner. » Cette pensée, Sagazan ne fait pas que la citer. Il la met en acte. Au mot près. Au corps près. Au visage près. ⸻ Un homme en costume, un bloc d’argile : la scène comme laboratoire d’âme Le décor est minimal, presque brutal. Une semi-obscurité, un espace nu, une sorte de cabane mentale. Sagazan apparaît en costume-cravate, figure sociale parfaite, presque banale : l’homme civilisé, l’homme conforme, l’homme « normal ». Face à lui : un bloc d’argile blanche, de la peinture noire et rouge, de la paille, quelques matières énigmatiques, comme des reliques. Tout semble prêt pour une conférence. Mais ce qui va suivre est tout autre : une descente . Sagazan marmonne, réfléchit, psalmodie, chante par fragments. Il semble chercher ses mots, mais c’est son corps qui parle déjà. Car ici, la parole n’est qu’un tremblement : la vraie langue, c’est la matière . ⸻ Le visage comme territoire de combat Là où le spectacle devient sidérant, c’est dans le geste. Sagazan plonge les mains dans l’argile et commence à modeler… non pas une sculpture extérieure, mais son propre visage. Et soudain, ce visage humain - si familier, si codé - devient surface instable, chantier vivant, terrain de métamorphose. Il s’aveugle, il s’efface, il se déforme. Il ajoute, il arrache, il recommence. Le masque n’est pas un accessoire : le masque est une naissance . À force de surmodelages et d’effacements successifs, l’homme devient autre. Puis encore autre. Mi-homme, mi-bête. Beauté fragile, puis monstruosité. Dérision, puis tragédie. Et toujours cette question : qui suis-je sous mes masques ? Sagazan semble créer des figures entre deux mondes : des êtres inclassables, des créatures hybrides, comme sorties d’un rêve, d’un cauchemar ou d’un mythe ancien. ⸻ Une performance drôle… et pourtant bouleversante On rit, oui. Plusieurs fois. Parce que Sagazan a quelque chose d’un clown métaphysique : il trébuche, improvise, surprend. Il y a dans sa manière d’exister une étrangeté presque enfantine, une liberté désarmante. Mais le rire ne dure jamais longtemps. Il se fissure. Il bascule. Car derrière le grotesque, il y a l’essentiel : une émotion brute, inattendue, physique . Celle d’un homme qui tente, avec une sincérité presque douloureuse, de toucher quelque chose de plus vrai que lui-même. Et c’est là que Transfiguration devient foudroyant : ce n’est pas une démonstration d’art contemporain, c’est un acte de nécessité. Sagazan le dit d’ailleurs lui-même : « Je suis sidéré de voir à quel point les gens pensent qu’il est normal d’être en vie. Tout mon objectif est de rendre compte de l’étrangeté même d’être là. » Cette phrase résume tout : le spectacle n’est pas un numéro. C’est une tentative de rendre visible l’invisible : l’étrangeté d’exister . ⸻ L’informe comme révélation : quand l’art devient une mue Ce que convoque Sagazan, c’est la lutte entre forme et informe, entre identité et disparition. Plus il façonne, plus il détruit. Plus il construit, plus il efface l’humain. Et pourtant, ce n’est jamais gratuit. Il ne cherche pas à « choquer ». Il cherche à accéder à une conscience. Il l’écrit lui-même : « La défiguration en art est pour moi un moyen, par la puissance même des images qui peuvent apparaître, d’accéder à cette prise de conscience. » Alors le visage devient matière première. Le corps devient sculpture. Le théâtre devient laboratoire. Et la scène devient une zone de transformation où l’on assiste, presque malgré soi, à une disparition progressive : l’homme s’efface derrière l’œuvre . Jusqu’à ce moment vertigineux où il semble ne plus rester qu’un monstre, une forme, une trace… comme si l’artiste s’était dissous dans sa création. ⸻ Un choc poétique : art brutal, beauté généreuse Transfiguration est une expérience rare : de l’art pur, frontal, organique, brutal. Une beauté qui ne cherche pas à séduire, mais qui frappe. Une générosité sans filtre. Une poésie qui naît du chaos. Ce spectacle touche parce qu’il nous met face à une question simple et immense : que reste-t-il de nous quand on enlève le visage ? Quand on arrache la peau sociale ? Quand on retire la forme rassurante ? Et peut-être que c’est là le miracle de Sagazan : il ne « défigure » pas pour détruire. Il défigure pour révéler. Comme Artaud l’annonçait : donner au visage une face qu’il n’a pas encore trouvée . ⸻ 🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART Avec Transfiguration , Olivier de Sagazan offre une performance hors norme : magique, énigmatique, souvent drôle, mais surtout profondément émouvante. Une traversée organique et poétique où le théâtre devient sculpture, où la sculpture devient cri, où l’homme devient créature. Un spectacle qui ne se regarde pas seulement : il s’éprouve . Et qui laisse, longtemps après, une sensation étrange : celle d’avoir vu, l’espace de cinquante minutes, la matière rêver . ⸻ INFOS PRATIQUES TRANSFIGURATION – Olivier de Sagazan Théâtre Silvia Monfort, Paris 15e 04 → 07 février 2026 • Mer. au ven. 19h30 / Sam. 20h • Durée estimée : 50 min Crédit photo © Didier Carluccio

  • LA ZONE INDIGO - Thriller dystopique, théâtre en apnée

    Au Théâtre des Béliers Parisiens, Mélody Mourey signe avec La Zone Indigo un objet scénique furieusement vivant : un thriller d’anticipation politico-écologique, tendu comme un fil, où la science devient acte de résistance, et où le théâtre s’empare du futur avec une efficacité de cinéma… sans jamais cesser d’être du théâtre. Après Les Crapauds fous, La Course des géants et Big Mother, la dramaturge confirme ce qu’on pressentait déjà : elle ne se contente plus d’écrire des pièces, elle fabrique des machines à récit. Des machines à suspense. Et surtout : des machines à éveiller. ⸻ Une dystopie trop proche pour être confortable Le point de départ est brillant, presque absurde dans sa beauté : un cachalot s’échoue sur la côte atlantique, équipé d’enregistreurs. Espionnage ? Message ? Dérive technologique ? La bioacousticienne Cléo Marson et son équipe sont chargés d’enquêter. Mais très vite, l’affaire dépasse la science : elle devient politique. Mortellement politique. Car la France décrite ici n’est plus une démocratie. C’est un pays glissant vers le fascisme, où les libertés s’effacent à coups de lois, où les corps sont surveillés, où la peur devient une norme administrative. Le spectacle installe alors une question centrale, obsédante, impossible à fuir : pour résister, faut-il partir ou rester ? Et ce qui frappe, c’est cette sensation immédiate d’identification. Pas besoin de forcer : le réel n’est jamais loin. Il est là, juste derrière le rideau. ⸻ Pas une minute de répit : rythme au cordeau, tension maximale Ce spectacle, c’est une course. Une cavale. Une fuite en avant. Pas une minute de repos : les scènes s’enchaînent à toute allure, les personnages surgissent, disparaissent, reviennent, se contredisent, se débattent. On passe du laboratoire à l’intime, du politique au tragique, de l’ironie à la peur brute. Mélody Mourey écrit comme on monte un film catastrophe : avec un sens du suspense, de la relance, du cliffhanger permanent. Mais ce n’est pas une démonstration froide : au contraire, tout est pensé pour que le spectateur ne soit pas seulement témoin… mais pris dans l’engrenage. Parfois on nous raconte. Et parfois on vit l’instant. Et c’est justement cette alternance qui donne au spectacle son souffle. ⸻ Un théâtre-cinéma… mais en live, et ça change tout Oui, on pense au cinéma. Forcément. Mais La Zone Indigo n’est pas du théâtre qui imite Netflix. C’est du théâtre qui comprend ce que le cinéma sait faire - et qui décide de le réinventer sur scène. Les projections sont malicieuses, précises, jamais gadget. Les jeux de lumière, de transparence, les apparitions/disparitions d’objets, tout est calibré au millimètre, avec une fluidité presque insolente. Peu d’éléments sur le plateau, mais une circulation scénique d’une intelligence rare : ça arrive vite, ça repart vite, sans lourdeur, sans décor encombrant. Ajoute à cela des chorégraphies très bien emmenées, qui boostent le rythme et donnent à l’ensemble une pulsation physique. On ne regarde pas seulement un récit : on le traverse. ⸻ Ariane Brousse, éblouissante colonne vertébrale Au centre, Ariane Brousse porte le spectacle avec une intensité impressionnante. Son rôle est éprouvant, complexe, et elle le traverse comme une ligne de feu : lucide, fragile, combative. Elle donne à Cléo une densité humaine qui empêche la pièce de devenir un simple thriller conceptuel. Autour d’elle, la troupe est en état de grâce. Les comédiens s’en donnent à cœur joie : changements de ton, de posture, de registre, effets de bravoure… On ne compte plus les moments où le spectacle devient presque acrobatique dans sa virtuosité. ⸻ L’art de réveiller sans faire la leçon C’est peut-être là la grande force de Mélody Mourey : elle éveille sans asséner. Elle parle de fascisme, d’écologie, de contrôle technologique, de dérive autoritaire… mais elle refuse le sermon. Elle préfère l’efficacité dramatique, la tension, l’humour comme soupape, l’émotion comme accélérateur. Et l’humour, justement, arrive au bon moment : quand le spectateur est au bord de l’asphyxie. Un rire nerveux, parfois inattendu, qui ne désamorce pas la peur mais la rend encore plus violente. Comme si le rire disait : “oui, c’est horrible… et c’est peut-être déjà là.” ⸻ Un grand spectacle populaire (avec ses excès assumés) Tout n’est pas parfait : certains personnages flirtent avec la caricature (le “génie fou”, certaines figures presque archétypales), et le mélodrame pointe parfois le bout du nez. Les bons sentiments sont là, bien présents, parfois un peu trop. Mais au fond… c’est aussi ce qui fait la puissance du spectacle : cette capacité à être grand public, spectaculaire, accessible, divertissant - tout en parlant de sujets brûlants. Un théâtre qui ne méprise jamais son public. Qui le prend au contraire par la main, le secoue, l’embarque. ⸻ 🅵🅵🅵 FOUD’ART La Zone Indigo, c’est un grand film catastrophe sur scène, en direct, au théâtre, avec une inventivité folle, une écriture millimétrée, un sens du rythme assez unique aujourd’hui. C’est haletant, virtuose, souvent drôle, parfois glaçant, toujours stimulant. Un spectacle qui remue, qui inquiète, qui excite, et qui laisse derrière lui une drôle de sensation : celle d’avoir assisté à une fiction… mais aussi à un avertissement. Mélody Mourey continue de tracer un sillon qui n’appartient qu’à elle : un théâtre hybride, populaire, intelligent, spectaculaire, capable de parler du monde sans le réduire. Et franchement : on en redemande. ⸻ INFOS PRATIQUES LA ZONE INDIGO Une pièce écrite et mise en scène par Mélody MOUREY Avec Azad Boutella, Ariane Brousse, Guillaume Ducreux, Olivier Faliez, Marie Montoya, Lara Tavella Crédit photo Alejandro Guerrero THÉÂTRE DES BELIERS PARISIENS À partir du 30 janvier 2026 • Du mardi au samedi à 21h00 matinée dimanche à 15h00 ⸻ 🅵🅵🅵 FOUD’ART Un thriller dystopique en apnée - théâtre vivant, théâtre nécessaire.

  • CYRANO, RÊVER, RIRE, PASSER - Cyrano en confidence, Weber en majesté

    🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART - Un banc public, un réverbère, quelques pigeons… et pourtant Cyrano surgit, immense. Jacques Weber revient au mythe comme on revient à un amour fondateur : avec nostalgie, malice, et une puissance de jeu intacte. Une création délicate, intelligente, vibrante, qui fait renaître Rostand sans jamais l’empeser. ⸻ Un décor minuscule pour un géant de théâtre On pourrait croire à un simple dispositif de fortune : un banc , un lampadaire , une ambiance de place publique presque nue. Comme si Cyrano s’était échappé des planches pour venir s’asseoir là, au milieu de nous, entre deux battements du temps. Mais c’est précisément ce dépouillement qui frappe : tout est fait pour laisser la place à la parole, au souffle, à la mémoire. Et à la présence. Car Jacques Weber ne “revient pas jouer Cyrano” : il revient traverser Cyrano . Il ne reconstitue pas un spectacle. Il ouvre une porte. ⸻ Weber raconte Cyrano comme on raconte une vie Le spectacle s’appuie sur un geste simple et bouleversant : Jacques Weber raconte son histoire avec Cyrano, qu’il a interprété dès 1983 au Théâtre Mogador. Plus de quarante ans plus tard, l’acteur ne vient pas faire un bilan. Il vient faire une offrande. Il parle comme un conteur, presque comme un grand-père au coin du feu - sauf que les anecdotes sont croustillantes , les souvenirs malicieux , et la parole constamment traversée par l’urgence du théâtre : cette pulsion de jeu qui refuse de vieillir. Ce n’est pas une conférence, ni un hommage muséal. C’est un dialogue intime entre un acteur et le rôle qui l’a construit. Et c’est là que le titre prend tout son sens : rêver, rire, passer . Le théâtre comme un art de l’éphémère, et comme une manière de tenir debout face au temps. ⸻ Le duo Weber / Pereira : complicité, miroir, étincelle À ses côtés, José-Antonio Pereira est bien plus qu’un partenaire : il est l’autre battement du spectacle. Il incarne ce personnage fascinant, à la fois répétiteur, ami, assistant, psy, habilleur… et surtout déclencheur de parole . Un “candide génial”, un “naïf éclairant”, celui qui pose les questions qu’on n’ose pas poser, et qui fait surgir les confidences. Sa présence est déconcertante de naturel. Il ne joue pas “contre” Weber : il l’accompagne, le relance, le provoque doucement. Il agit comme un miroir vivant. Et très vite, la scène devient un terrain de jeu : ils sont l’un, ils sont l’autre , ils s’échangent les rôles, glissent dans les personnages, passent du récit à Rostand comme on passe d’un souvenir à une brûlure. ⸻ Cyrano renaît avec presque rien… et ça suffit Et puis soudain, Rostand revient. Pas comme une statue. Comme un frisson. Avec très peu de moyens, quelques extraits, quelques élans, quelques vers jetés comme des éclairs, ils font renaître un Cyrano vibrant de rage et d’émotion. Le texte surgit dans sa beauté brute, sans décorum, sans grand apparat, porté uniquement par la chair des mots. Le spectacle devient alors une chose rare : une traversée . Une forme hybride, entre performance, théâtre dans le théâtre, récit autobiographique et fragments du grand répertoire. Un objet accessible, mais jamais simpliste. Abordable, mais d’une intelligence remarquable. On ne regarde pas Cyrano : on le retrouve. ⸻ Jacques Weber, toujours magistral (et sans forcer) Ce qui impressionne chez Weber, c’est cette manière d’être immense sans jamais être dans la projection démonstrative . Sa diction - si singulière, si reconnaissable - est une matière en soi : elle sculpte l’espace, elle impose le rythme, elle fait respirer la salle. Il a cette façon de transmettre qui semble presque nonchalante… alors qu’elle est millimétrée. Tout passe par l’adresse, la vibration intérieure, l’art du silence. Weber n’a pas besoin d’en faire trop : il suffit qu’il parle, et le théâtre se remet à exister. On sent l’âge, oui. Mais on sent surtout la puissance intacte. La joie de jouer. L’espièglerie. L’urgence. Et cette impression rare : celle d’être face à un acteur qui a tout vécu, et qui continue pourtant de s’émerveiller. ⸻ Un spectacle délicat, intelligent, profondément vivant Cyrano, Rêver, Rire, Passer n’est pas une reprise. C’est une confession scénique. Une lettre d’amour à Rostand. Un hommage au métier d’acteur. Une réflexion sur le temps qui passe, sur les rôles qui nous habitent, sur la mémoire qui revient quand on la convoque avec honnêteté. Et surtout, c’est du théâtre au sens le plus pur : une présence, un souffle, un public suspendu. Un banc, un réverbère, quelques pigeons… et pourtant un Cyrano immense. ⸻ INFOS PRATIQUES CYRANO, RÊVER, RIRE, PASSER Avec : Jacques Weber, José-Antonio Pereira Mise en scène : Christine Weber, José-Antonio Pereira Adaptation : Christine Weber (d’après Edmond Rostand) Costumes : Michel Dussarat • Son : Bernard Vallery Lumière : Thibault Vincent • Vidéo : Nathalie Cabrol (assistée de Jérémy Secco) • Scénographie : Emmanuelle Favre (assistée de Pauline Stern) Crédit photo Jonty CHAMPELOVIER Théâtre de la Pépinière À partir du 29 janvier 2026 (jusqu’au 29 mars 2026) • Mercredi au samedi à 19h - dimanche à 17h • Durée : 1h20 ⸻ 🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART Un immense acteur. Un grand texte. Et une leçon de théâtre en douceur.

  • DANS LE COULOIR - Rire jaune, vieillesse à vif, émotion en pointillé

    🅵🅵 FOUD’ART Un duo d’acteurs d’exception, une atmosphère troublante, une idée dramaturgique savoureuse… mais un texte qui, par moments, s’essouffle et peine à nous maintenir au bord du siège. ⸻ Un couloir comme sas existentiel Avec Dans le couloir , Grumberg revient à l’essentiel : deux corps, deux voix, un espace, et ce moment fragile où le quotidien commence à se fissurer. Le point de départ est d’une cruauté presque banale : un couple d’octogénaires voit revenir vivre chez lui son fils quinquagénaire. Il est là. Et il ne leur parle pas. Tout est déjà contenu dans cette situation : la famille, l’usure, l’amour mal formulé, la fatigue d’exister ensemble. À partir de ce dispositif minimaliste, Grumberg déploie son terrain de jeu familier : des familles empêchées, une tendresse mêlée d’agacement, le silence comme violence feutrée, l’humour comme ultime stratégie de survie. On pense à Beckett, forcément. Un Beckett domestique. Un absurde de cuisine. Un Godot coincé entre une porte de chambre et un couloir trop étroit pour contenir une vie entière. ⸻ Darroussin / Murillo : le très grand théâtre du minuscule Et puis il y a eux. Sur scène, Darroussin et Murillo jouent à un niveau de précision presque insolent. Ils ne composent pas un couple : ils le vivent, dans ses frottements, ses automatismes, ses tendresses cabossées. Renvoi de balle chirurgical. Musique du dialogue d’une finesse rare. Silences habités. Ironie fatiguée, jamais cynique. Murillo bouleverse par sa façon de tenir debout malgré tout, entre amour et lucidité. Darroussin installe, lui, une fatigue du monde d’une humanité sidérante, sans jamais forcer l’émotion. On sent deux acteurs qui connaissent intimement l’écriture de Grumberg : faire rire, tout en laissant la mélancolie travailler en profondeur. ⸻ Une mise en scène qui trouble sans appuyer La mise en scène choisit le dépouillement radical. Et c’est un choix juste. Le décor installe un trouble discret : un lieu banal qui devient espace mental. Le couloir n’est plus seulement un endroit fonctionnel, mais un passage de vie. Une circulation. Une attente. Une confrontation. Peut-être déjà une fin de parcours. La lumière et la scénographie créent un flottement presque hypnotique. Le temps semble ralentir, s’épaissir, comme si les personnages évoluaient dans une zone suspendue entre présent et finitude. ⸻ Le vrai point de friction FOUD’ART C’est ici que le spectacle se fragilise. Oui, l’idée de départ est brillante. Oui, certaines scènettes sont drôles, absurdes, très justes. Oui, le regard porté sur le temps qui passe touche juste. Oui, le drame s’installe avec finesse. Mais la tension retombe parfois. Certaines séquences s’étirent, et l’émotion reste alors à distance. On n’est jamais face à un mauvais texte - Grumberg reste un immense dialoguiste - mais la matière dramaturgique semble parfois tourner sur elle-même. Résultat : on admire énormément. Mais on traverse moins qu’on ne regarde. ⸻ Le Grumberg essentiel… en version plus diffuse On retrouve tout ce qui fait sa signature : l’humanité, l’humour mélancolique, la dignité accordée aux êtres ordinaires. Mais ici, l’écriture paraît parfois moins tranchante que dans ses grandes pièces, comme si le minimalisme révélait aussi les zones de flottement du texte. ⸻ 🅵🅵 FOUD’ART Un spectacle porté par ses interprètes et son atmosphère bien plus que par sa progression dramatique. On rit. On sourit. On reconnaît du vrai. Mais on reste parfois au seuil de l’émotion. Et, au fond, c’est presque cohérent : ces familles qui s’aiment… sans jamais vraiment réussir à se rejoindre. ⸻ Infos pratiques Une pièce de Jean-Claude Grumberg Mise en scène Charles Tordjman Avec Jean-Pierre Darroussin et Christine Murillo Décor Vincent Tordjman • Lumière  Christian Pinaud • Costumes Anne Yarmola • Musique Vicnet THÉÂTRE HÉBERTOT À partir du 24 janvier 2026 • Du mercredi au samedi à 19h • Le dimanche à 17h30

  • ON PURGE BÉBÉ - Feydeau en ébullition générale

    🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART Vaudeville en surchauffe, corps au bord de la crise de nerfs, porcelaine explosive et chansons libératrices : Feydeau n’a jamais été aussi incandescent. ⸻ On l’avait rêvé. Émeline Bayart l’a fait. Après l’immense succès de 2021 au Théâtre de l’Atelier , la pièce culte de Georges Feydeau revient à Paris – et c’est une explosion de plaisir . Porté par la mise en scène fiévreuse et jubilatoire d’Émeline Bayart , On purge bébé retrouve toute sa démesure : un vaudeville en apnée, mené à 38,9°C , où le rire jaillit en cascade et où chaque scène semble prête à imploser. ⸻ Un vaudeville à température maximale Tout est là, dès la première minute : une négociation d’État autour de pots de chambre destinés à l’armée, un couple bourgeois au bord de l’implosion, un enfant-roi constipé, un mari cocu qui ignore tout… et un appartement transformé en champ de bataille domestique. Chez les Follavoine, le privé déborde sans retenue sur le public. Les affaires sérieuses se règlent entre bigoudis, négligé, purgatif refusé et humiliations conjugales. Feydeau pousse la trivialité à l’extrême – « le sexe et la merde », disait-il sans détour – avec une élégance ravageuse. ⸻ Feydeau, tragédien déguisé en clown Sous l’hilarité, On purge bébé agit comme une tragédie inversée . Chacun lutte pour sauver quelque chose – un contrat, la face, l’ordre domestique – sans jamais écouter l’autre. Résultat : une guerre totale, menée à coups de mauvaise foi, de mauvaise digestion et de quiproquos cauchemardesques. Feydeau peint ici, avec une précision féroce, une bourgeoisie reconnaissable entre toutes. Le rire devient un symptôme. Un spasme. ⸻ La trouvaille géniale d’Émeline Bayart : chanter la folie La mise en scène assume la fièvre. Corps en surchauffe, rythme effréné, jeu poussé au paroxysme. Et surtout : le retour des couplets chantés , tradition vaudevillesque brillamment réactivée. Accompagnées au piano par Manuel Peskine , ces respirations musicales ne cassent jamais l’élan : elles le révèlent . Elles donnent voix à l’inconscient des personnages – leurs désirs, leurs frustrations, leur cruauté – et transforment la pause en véritable moteur dramaturgique. ⸻ Une troupe en état de grâce La distribution est survoltée , engagée jusqu’au vertige. Marc Chouppart campe un Follavoine fébrile, pathétique et irrésistiblement drôle. Émeline Bayart , en Julie Follavoine, est un volcan : autoritaire, excessive, burlesque, tragique à force de vouloir tout contrôler. Manuel Le Lièvre offre un Chouilloux cocu étourdissant, grand corps bureaucratique traversé par la honte et l’aveuglement. Et Corinne Martin dynamite la scène en Toto : un « bébé » tyrannique, explosif, d’une liberté de jeu sidérante. Une performance qui marque. ⸻ Grand barnum jubilatoire Entre porcelaine qui éclate, couples qui volent en morceaux, chansons grinçantes et folie collective, On purge bébé devient un bijou de loufoquerie théâtrale . Au Théâtre Hébertot , la soirée a le goût d’une fête parfaitement maîtrisée : on rit beaucoup, on rit fort, et l’on savoure ce chaos avec un plaisir contagieux. ⸻ 🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART C’est fou. C’est dingue. C’est survolté. Une troupe géniale, une écriture au cordeau (on le savait déjà), et une mise en scène qui comprend que Feydeau n’est jamais aussi drôle que lorsqu’il frôle l’apoplexie. À déguster sans modération… et surtout sans purgation. ⸻ INFOS PRATIQUES ON PURGE BÉBÉ de Georges Feydeau Mise en scène Émeline Bayart Avec : Émeline Bayart, Marc Chouppart Manuel Le Lièvre (ou Christophe Canard) , Corinne Martin, Delphine Lacheteau, Vincent Arfa, Manuel Peskine (piano) Lumières Joël Fabing, assisté de Mélaine Danion • Assistant à la mise en scène Quentin Amiot Crédit photo Bernard Richebé Théâtre Hébertot Du 31 janvier au 19 avril 2026 → du jeudi au samedi à 21h , le dimanche à 15h Du 23 avril au 31 mai 2026 → du jeudi au samedi à 19h , le dimanche à 15h

  • PLING-KLANG - Monter un couple, visser l’intime

    🅵🅵🅵 FOUD’ART Un duo acrobatique inventif et tendre, qui transforme un meuble en kit en métaphore amoureuse réjouissante… malgré quelques longueurs, quelques répétitions et un regard parfois trop général sur le couple. ⸻ Un meuble en kit comme champ de bataille intime Qui n’a jamais vu son couple vaciller devant une étagère à monter ? Avec Pling-Klang , Mathieu Despoisse et Étienne Manceau prennent cette situation universelle - dérisoire et hautement inflammable - pour en faire le cœur d’un spectacle à la croisée du cirque d’objet, du théâtre et du récit intime . Sur scène, un seul objectif : monter un meuble sorti du carton. Mais très vite, la notice devient métaphore de la vie à deux, de ses injonctions, de ses maladresses, de ses silences et de ses ratés. Chaque vis qui tombe, chaque planche mal emboîtée raconte quelque chose du lien amoureux : la tentative, l’erreur, le compromis. ⸻ Deux corps, une narration Le duo fonctionne à merveille. Manipulateurs d’objets, jongleurs, acrobates, Despoisse et Manceau racontent autant avec leurs corps qu’avec leurs mots . L’humour naît du décalage, de la précision du geste, de cette manière très fine de faire surgir le sens à partir du trivial. La narration est bien là, claire, construite, et donne au spectacle une vraie colonne vertébrale. On rit, souvent. On se reconnaît. Et surtout, on suit cette montée progressive où le meuble devient un personnage à part entière, révélateur des failles comme des complicités. ⸻ Masculinité en chantier Au-delà du couple, Pling-Klang ouvre un chantier plus vaste : celui de la masculinité. Deux hommes au plateau, qui bricolent, construisent, se heurtent, doutent. Le spectacle ne cherche pas à imposer un discours mais laisse apparaître, par petites touches, des fragilités rarement exposées. Le rapport aux normes sociales - être en couple, réussir sa relation, construire ensemble - affleure sans lourdeur. La légèreté du dispositif permet aux instants plus graves d’exister pleinement, sans pathos. ⸻ Ce qui accroche… et ce qui résiste Si l’inventivité et l’originalité du projet séduisent largement, quelques longueurs viennent parfois freiner l’élan. Le spectacle embrasse plusieurs récits, plusieurs figures du couple, là où l’on aurait parfois aimé rester ancré dans une seule histoire, creuser davantage une relation précise plutôt que d’ouvrir vers « les couples » au pluriel. Ce léger éclatement n’enlève toutefois rien à la singularité de la proposition , ni à son intelligence scénique. Le détour vaut largement le coup, tant le regard porté sur l’intime est juste, drôle et délicatement bricolé. ⸻ 🅵🅵🅵 FOUD’ART Pling-Klang ne révolutionne pas le couple, mais le démonte avec assez d’invention et de tendresse pour qu’on s’y reconnaisse - et qu’on en rie. Le spectacle réussit là où beaucoup échouent : partir du minuscule pour toucher à l’essentiel . En transformant un meuble en kit en terrain de jeu scénique, Mathieu Despoisse et Étienne Manceau fabriquent un théâtre du quotidien aussi drôle que lucide, où l’intime se donne à voir sans fard ni grand discours. Si l’on peut regretter que le propos s’ouvre parfois trop largement - préférant parler des couples plutôt que d’un couple précis -, cette dispersion n’entame ni la force de l’invention, ni la sincérité du geste. L’humour, la précision corporelle et la complicité évidente du duo emportent l’adhésion, et laissent affleurer, sous la légèreté, des questions plus profondes sur l’amour, la norme et la masculinité contemporaine. Sans révolutionner le genre, Pling-Klang s’impose comme une proposition singulière et généreuse , rappelant que le théâtre peut encore naître d’un rien - une planche, une vis, un carton - pour peu qu’on y mette du jeu, du regard et de l’humanité. ⸻ Infos pratiques PLING-KLANG Auteurs Mathieu Despoisse, Étienne Manceau, Bram Dobbelaere Avec Mathieu Despoisse et Étienne Manceau Crédit photo ©Philippe Laurençon Théâtre du Rond-Point Du 27 janvier au 6 février 2026 • Mardi au vendredi : 20h • Samedi : 19h • Dimanche : 16h • Durée 1h10 En tournée • 2–3 octobre 2025 - Latitude 50, Marchin (BE) • 2 décembre 2025 - Espace Treulon, Bruges (33) • 4–5 décembre 2025 - Les 3T, Châtellerault (86) • 6–7 décembre 2025 - Avant-Scène, Cognac (16) • 9–13 décembre 2025 - La Coupe d’Or, Rochefort (17) - tournée en territoire • 7 février 2026 - L’Avant-Seine, Colombes (92) • 13–14 février 2026 - Festival Les Élancées, Scènes & Cinés, Istres (13) • 10–12 mars 2026 - Carré magique, Lannion (22) - tournée en territoire • 13–14 mars 2026 - L’Atelier Culturel, Landerneau (29) • 16–18 mars 2026 - La Passerelle, Saint-Brieuc (22) • 19–20 mars 2026 - Théâtre du Pays de Morlaix (29) • 31 mars & 3–4 avril 2026 - Théâtre Molière, Sète (34) • 1–2 avril 2026 - Festival LUN.E.S, Théâtre Jean Vilar, Montpellier (34) • 7–9 avril 2026 - Théâtre Durance, Château-Arnoux-Saint-Auban (04) • 29–30 mai 2026 - Le Cargo, Segré-en-Anjou (44) - tournée en territoire • 2–6 juin 2026 - La Coursive, La Rochelle (17) - tournée en territoire

  • COMMENT NICOLE A TOUT PÉTÉ - Grand barnum climatique, petite secousse

    🅵 FOUD’ART - Une machine scénique XXL, une troupe survoltée, des fulgurances comiques… mais un spectacle qui “voit grand” au point d’écraser ce qu’il promet : du vertige, on repart surtout avec un constat un peu plat. ⸻ Un débat public qui part en vrille (et c’est le concept) Frédéric Ferrer fabrique un faux débat participatif : micros, prises de parole, experts, opposants, habitants, élus, et même quelques espèces invitées au micro. Au centre : une mine de lithium, la transition écologique, et le grand théâtre de nos bonnes intentions. Le dispositif alterne réunions et “plongées” dans l’histoire du climat — du temps long au temps court, du local au global. Sur le papier, c’est une idée redoutable : montrer comment nos décisions minuscules s’écrasent sur l’immensité du vivant. ⸻ Ce qui fonctionne : le plateau, l’énergie, la satire Là, rien à dire : l’équipe est électrique . Ça court, ça change de peau, ça relance. Ferrer a ce talent précis : faire rire avec la langue administrative, les postures de pouvoir, la violence polie du “management responsable”. Certaines scènes sont franchement savoureuses - notamment quand le spectacle croque la figure corporate : la cheffe de projet, sûre d’elle, impeccable… et terrifiante de normalité. C’est drôle parce que c’est vrai. Et, pendant quelques instants, la satire devient une arme. Et puis il y a des éclats plus précieux : quand le vivant cesse d’être un décor et redevient une fragilité - faune, flore, sol, eau. Là, on se réveille. Là, ça mord. ⸻ Ce qui coince : “tout ça pour ça” Mais voilà : ça en fait beaucoup . Beaucoup de dispositif, beaucoup de monde, beaucoup d’images, beaucoup d’intentions. Et au bout d’un moment, le spectacle semble tourner autour d’une conclusion qu’on a déjà : ces débats participatifs peuvent être bruyants, dilués, et parfois… franchement inutiles. C’est là que la frustration arrive. Parce que la pièce annonce une dystopie, une complexité, un trouble. Or on apprend finalement assez peu - et surtout, on ne sent pas le choc . Le spectacle parle de l’extractivisme version “verte”, de la transition qui déplace les dégâts… mais l’écriture, très orientée, simplifie parfois son adversaire. À force de vouloir être clair, ça devient un peu “pensée unique”. Intéressant, oui. Déstabilisant ? Pas assez. ⸻ Le paradoxe Ferrer : l’humour qui éclaire… et l’empathie qui adoucit Comparé à Le Problème lapin (déjanté, instructif, sans morale), Nicole paraît plus lourd. Plus démonstratif. Plus “grand format”. Et ce grand format finit par lisser : trop de bons sentiments enlèvent de la profondeur à un sujet grave. On rit, on suit, on admire parfois la machine. Mais on attend cette bascule - celle où le théâtre ne décrit plus le monde : il le fait vaciller. Et elle n’arrive pas tout à fait. ⸻ FOUD’ART 🅵 Une proposition ambitieuse, portée par une troupe au cordeau et des scènes très drôles. Mais une fresque qui confond parfois ampleur et impact : beaucoup d’énergie pour une secousse trop courte. On s’attendait à mieux. On ressort un peu déçu - et c’est rageant, parce que le sujet, lui, mérite un uppercut. ⸻ Infos pratiques Comment Nicole a tout pété Conception et mise en scène Frédéric Ferrer Recherches et écritures Clarice Boyriven et Frédéric Ferrer Avec Karina Beuthe Orr, Clarice Boyriven en alternance avec Caroline Dubikajtis Patosz, Guarani Feitosa, Frédéric Ferrer, Militza Gorbatchevsky, Hélène Schwartz Crédit photo Vincent Beaume THÉÂTRE DU ROND POINT 21 janvier - 7 février 2026 • Mardi au vendredi, 19h30 - samedi, 18h30 - dimanche, 17h

  • MONARQUES - Quand la beauté déborde le tragique

    🅵🅵 FOUD’ART - Un grand poème scénique au décor sublime, porté par une émotion réelle… mais minée par une narration trop longue et un symbolisme parfois saturé, qui finit par “adoucir” un sujet pourtant brûlant. ⸻ Deux migrations, un même vertige Monarques croise deux odyssées : celle d’un parapentiste qui suit la migration des papillons monarques, espèce aujourd’hui menacée, et celle d’un candidat à l’exil accroché à La Bestia , ce train de marchandises qui traverse le Mexique jusqu’à la frontière américaine. Deux trajectoires Nord/Sud – Sud/Nord, deux corps en lutte, deux façons de défier le réel. Sur le papier - et dans l’intention - l’idée est puissante : faire dialoguer le vivant et l’humain , célébrer “tous les migrateurs”, dévoiler les invisibles, transformer un trajet en geste de mémoire et de consolation. Un théâtre-jardinier, dit le dossier, qui “reboise l’âme”. Et, par moments, oui : le spectacle ouvre de vraies fenêtres. ⸻ Le choc visuel : un décor sublime, une fable en grand format Dès les premières images, on comprend ce que cherche Emmanuel Meirieu : un théâtre qui fonctionne comme une symphonie d’images , presque un conte épique. Le décor est magnifique. Il y a une beauté plastique qui enveloppe l’ensemble, et des tableaux qui frappent. Mais cette beauté, si elle hypnotise, installe aussi un risque : celui de faire glisser la tragédie vers la fable , comme si l’horreur du réel devait absolument passer par un filtre d’enchantement. Or Monarques parle de migration, de frontières, de morts - un terrain où la poésie peut éclairer… mais aussi anesthésier. ⸻ “Tout ça pour ça” : une histoire vraie passionnante… longue à raconter Ton impression est nette : “Tout ça pour ça !” Et c’est exactement la fracture du spectacle. Oui, l’histoire est vraie, captivante, riche. Oui, le croisement entre le réfugié et cet homme “un peu fou” aux ailes d’un monarque géant a quelque chose d’inédit, de romanesque, de symbolique. Mais la narration s’étire. Elle se répète. Elle insiste. À force de vouloir tout dire, tout relier, tout sublimer, le récit perd en tranchant. Le spectacle devient “bourré de symboles” - forts, parfois magnifiques - mais si nombreux qu’ils finissent par faire écran . On admire, on suit, on reçoit… puis on attend que ça atterrisse. ⸻ Émotion, oui. Profondeur, moins. L’émotion est bien là. On se laisse emporter par l’odyssée. Il y a des moments de grâce, une mélancolie, un souffle qui attrape. Mais quelque chose se dérègle : trop de bons sentiments, trop de sentimentalisme . Comme si le spectacle voulait à tout prix consoler - et qu’en consolant, il atténuait la violence politique du sujet. Résultat : au lieu d’ajouter de la profondeur, cette couche de douceur enlève parfois de la force. La migration devient un conte. La tragédie devient “merveilleuse”. Et le merveilleux, ici, finit par simplifier ce qui devrait rester rugueux, complexe, inconfortable. ⸻ Le symbole “Monarque” : poésie utile ou image programmatique ? Le monarque-papillon est un symbole magnifique : fragile, migrateur, collectif, menacé. Et le spectacle le charge d’une valeur presque totémique - jusqu’à en faire une figure de “passage”, de survie, d’espoir. Sauf que l’accumulation symbolique peut donner l’impression d’un spectacle qui “sait déjà” ce qu’il veut faire ressentir. Là où Meirieu vise le réel “le moins fictionnel possible”, la forme grand format ⸻ 🅵🅵 FOUD’ART Un grand récit scénique, visuellement somptueux, traversé d’émotions et d’une intention généreuse… mais trop long, trop symbolique, trop “bon sentiment”. À vouloir faire consolation, Monarques perd une part de sa puissance politique : la tragédie, traitée comme un conte, finit par lisser ce qui devrait brûler. ⸻ Infos pratiques Monarques - Emmanuel Meirieu Théâtre des Quartiers d’Ivry (TQI) – Manufacture des Œillets 16 → 21 janvier 2026 • Durée : 1h30 - Dès 11 ans Texte & mise en scène Emmanuel Meirieu et Jean-Erns Marie-Louise (avec la complicité de Julien Chavrial et Odille Lauria) Avec Julien Chavrial, Jean-Erns Marie-Louise Création lumière / décor Seymour Laval (avec Emmanuel Meirieu) • Son & musique Félix Mulhenbach • Sculptures / marionnettes / mannequins / accessoires Émily Barbelin • Costumes Moïra Douguet Crédit photo Christophe Raynaud de Lage

  • 5 SECONDES - Un fait divers minuscule, une onde de choc immense

    🅵🅵🅵 FOUD’ART - Un seul-en-scène saisissant, porté par un acteur caméléon et une scénographie bleue envoûtante. Une traversée qui bouscule et laisse un mystère en bouche… malgré quelques longueurs et un détour autobiographique parfois dispensable. ⸻ Cinq secondes : le temps d’une porte, le temps d’une vie Cinq secondes, c’est l’intervalle où tout bascule : la fermeture des portes du RER, une femme en désarroi, un bébé “passé” à un inconnu - et le train qui repart. Lui reste là. Le monde aussi. Mais décalé, fêlé, comme si le réel venait de perdre son mode d’emploi. Le spectacle d’Hélène Soulié choisit alors le bon point de vue : non pas l’événement brut, mais l’après . Cette zone où il faut trouver des mots “respirables” - pas ceux qui condamnent, ceux qui permettent de tenir debout. Le narrateur devient un “frère d’accident”, dépositaire d’un récit qu’il n’a pas choisi… mais qu’il va devoir fabriquer pour survivre, et pour que l’enfant, un jour, sache. ⸻ Une chambre bleue : espace mental, intime, émotionnel Au centre, un espace circulaire , baigné de bleu. Et au milieu, ce piano/clavecin bleu - objet-symbole, presque un îlot d’intimité. On a l’impression d’entrer dans une chambre mentale , une zone de rêve, de fantasme, de mémoire où l’histoire se rejoue autant qu’elle se raconte. Ce dispositif, très réussi visuellement, installe d’emblée une promesse : ici, on ne va pas “illustrer” un fait divers. On va entrer dans une fabrique intérieure , un endroit où le réel et la fiction se réorganisent, où l’évidence vacille. L’intime devient politique sans pancarte, juste par la manière dont la parole cherche sa route. ⸻ Le texte : une parole qui trébuche, et c’est sa force Le texte original de Catherine Benhamou n’est pas seulement un point de départ narratif : c’est une écriture de l’urgence , une langue qui déborde, revient, hoquette, se relance - comme si parler était déjà une lutte contre l’abandon. Tout se joue dans cette tension : comment dire sans écraser ? comment raconter sans reproduire “la langue des dominants” (celle du tribunal, des cases, des jugements) ? Dans 5 secondes , la parole ressemble à une tentative de réparation : dire avant que certains mots (“abandon”, “faute”, “monstre”) ne fassent leur poison. Et ça, la mise en scène le respecte : on sent un théâtre qui croit encore que la langue peut être un acte, un passage, un souffle. ⸻ Maxime Taffanel : le choc du comédien La vraie surprise - celle qui te rattrape et te tient - c’est le talent inouï de Maxime Taffanel. Un acteur total, qui semble capable de tout : changer d’âge, de texture, de rythme, de regard ; devenir “elle”, devenir “lui”, devenir l’entourage - en un clin d’œil, sans exhiber la performance. Il y a quelque chose de lumineux et de très organique dans sa manière d’attraper le texte : il ne le “joue” pas, il le traverse. Et c’est précisément ce qui rend l’histoire énigmatique et bouleversante : parce qu’on ne reste pas spectateur d’un récit, on devient témoin d’un corps qui cherche une issue. ⸻ Là où ça résiste : longueurs, démonstrations, détour d’enfance Tout n’est pas parfaitement ajusté. Par moments, le spectacle s’autorise des longueurs , quelques démonstrations un peu appuyées . Et le passage sur l’enfance du narrateur - intéressant sur le principe (héritages, pères absents, masculinité qui se fabrique dans les failles) - paraît parfois moins indispensable dramaturgiquement : comme si l’œuvre hésitait entre la trajectoire de l’accident et le portrait complet d’une vie. Il y a aussi cette zone trouble, volontaire ou non, qui laisse le spectateur se débattre : qui est la victime ? qui est l’enfermé ? Le spectacle ne distribue pas des rôles simples - et c’est une qualité - mais cette ambiguïté peut parfois devenir floue au lieu d’être tranchante. ⸻ Ce que ça laisse : un mystère qui travaille après 5 secondes est un spectacle qui ne te laisse pas ressortir serein . Il faut du temps pour digérer, pour remettre les pièces en place, pour accepter qu’une histoire reste mystérieuse - et pourtant profondément humaine. C’est peut-être ça, la réussite la plus nette : la sensation d’avoir été attrapé, déplacé, forcé à regarder autrement. Pas un “bonheur absolu”, non. Mais un théâtre vivant, qui bouscule, qui questionne, qui insiste - et qui, malgré ses aspérités, touche juste. ⸻ 🅵🅵🅵 FOUD’ART Un objet théâtral intense : scénographie superbe, acteur sidérant, texte qui pulse comme une nécessité. Quelques longueurs et un détour d’enfance un peu trop démonstratif… mais un choc sensible qui continue de résonner après les portes refermées. ⸻ Infos pratiques Les Plateaux Sauvages (Paris) - Création 19 → 31 janvier 2026 • Dès 14 ans • Durée : 70 min Texte Catherine Benhamou (éd. des femmes – Antoinette Fouque, 2024) Adaptation & mise en scène Hélène Soulié Avec Maxime Taffanel Scénographie Hélène Soulié & Emmanuelle Debeusscher • Création son Jean-Christophe Sirven • Lumières Juliette Besançon Tournée 2025–2026 : Villeneuve-lès-Maguelone (Th. Jérôme Savary) - Grand-Quevilly (Th. Charles Dullin) + formes hors-les-murs.

  • WOLF - La meute humaine à l’état brut

    🅵🅵🅵 FOUD’ART - Une transe physique d’une puissance animale saisissante, dont la virtuosité fascine autant qu’elle interroge la dramaturgie ⸻ Quand le cirque renoue avec l’instinct Avec Wolf , la compagnie australienne Circa livre une création féroce, primitive, entièrement guidée par le corps. Présenté pour la première fois en France, ce spectacle sans parole s’impose comme une expérience sensorielle intense, où l’énergie brute supplante toute narration classique. Sur le plateau presque nu, dix interprètes surgissent, se croisent, se heurtent, s’agrègent. Sauts vertigineux, portés fulgurants, courses circulaires : les corps dessinent une cartographie instinctive, celle d’une meute en perpétuel réajustement. Le regard du spectateur est happé par cette avalanche de gestes où la performance physique devient langage. ⸻ Le loup comme métaphore contemporaine Sous la direction de Yaron Lifschitz, le loup n’est jamais figuratif : il est symbole. Symbole d’une nature indomptable, anarchique, mais aussi profondément collective. Wolf observe le groupe humain comme une meute : tensions, rivalités, élans de solidarité, chaos fécond. En deux grands mouvements, la pièce bascule d’une énergie perturbatrice à une organisation collective plus structurée. Les corps deviennent appuis, relais, transmissions de poids. Cette écriture scénique fondée sur la vigilance partagée évoque un organisme vivant, en alerte constante, comme si chaque interprète respirait au rythme du groupe. ⸻ Une esthétique du corps poussé à l’extrême Circa excelle dans ce qu’elle fait de mieux : un cirque épuré, radical, où l’extrême physicalité engendre une émotion presque viscérale. La bande-son électronique de Ori Lichtik agit comme un moteur interne : pulsations sourdes, montées de tension, respirations suspendues. Elle propulse les corps, accentue la frénésie, enveloppe le spectateur dans une transe collective. La scénographie minimaliste et les lumières ciselées d’Alex Berlage renforcent cette sensation d’abstraction : ici, pas de décor rassurant, pas de récit balisé. Le spectacle se vit davantage qu’il ne se comprend, convoquant une attention sensorielle totale. ⸻ Là où la virtuosité questionne Si Wolf impressionne durablement par son athlétisme et sa précision, une légère réserve s’installe à mesure que les séquences s’enchaînent. La répétition de certaines intensités et motifs corporels peut parfois atténuer la progression dramaturgique. On admire, on ressent, mais on cherche parfois une transformation émotionnelle plus marquée, un basculement clair qui viendrait renouveler l’impact. C’est là toute l’ambiguïté de la proposition : Wolf est moins un récit qu’un état, moins une histoire qu’une expérience. Une force - pour qui accepte de lâcher prise - mais aussi une limite pour les spectateurs en quête d’un arc dramatique plus lisible. ⸻ 🅵🅵🅵 FOUD’ART Wolf s’impose comme un manifeste du cirque contemporain : radical, physique, organique. Une œuvre qui rappelle que le corps peut être un langage total, capable de dire le monde sans mots. Fascinant dans sa maîtrise, hypnotique dans son énergie, le spectacle marque durablement les sens, même s’il laisse volontairement l’intellect à la porte. Un rituel scénique puissant, animal, où l’humain se révèle dans ce qu’il a de plus brut… et de plus fragile. ⸻ Infos pratiques WOLF Direction artistique & scénographie : Yaron Lifschitz Interprètes : Ensemble Circa Création sonore : Ori Lichtik Création lumière : Alex Berlage Costumes : Libby McDonnell Théâtre Silvia Monfort 14 -> 24 janvier 2026 • Durée : 1h25 - Dès 12 ans

  • PARADOXE - Rire au bord du chagrin

    🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART - Un théâtre de l’intime d’une générosité bouleversante, où l’humour devient un geste d’amour face à la perte ⸻ Peut-on rire du deuil sans le trahir ? C’est la question - vertigineuse, presque indécente - à laquelle s’attaquent Florence Janas et Guillaume Vincent avec Paradoxe. Et la réponse, loin d’être cynique, se déploie ici avec délicatesse, tendresse et une nostalgie lumineuse. Présenté au T2G Théâtre de Gennevilliers, le spectacle prend le parti d’un théâtre volontairement foutraque, fragile, mouvant - à l’image de ce qu’il raconte : la perte, le lien à la mère, la maladie, la mémoire, et cette quête de soi qui traverse toute une vie. ⸻ Autofiction sensible, joyeusement instable Paradoxe refuse la ligne droite. Pas d’arc narratif classique, pas de récit balisé. La pièce avance par fragments, bifurcations, glissements. Réalité et fiction se confondent, le masculin et le féminin se brouillent, les codes de genre et d’apparence explosent, la « vraie histoire » se mêle à la fantaisie. On peut parfois perdre le fil, décrocher un instant, puis le retrouver. Raccrocher les wagons. Mais jamais le regard ne se ferme. Au contraire : on reste les yeux écarquillés devant tant de liberté, de créativité et d’invention scénique. Ce théâtre-là accepte le désordre comme une forme de vérité. ⸻ Derrière la farce, l’émotion à nu Car sous les jeux, l’humour, le décalage presque clownesque, Paradoxe est un spectacle profondément touchant. Derrière la dérision, quelque chose affleure - lentement, inexorablement : l’émotion. Ce que raconte la pièce, au fond, nous concerne tous : le lien à la mère. La maladie. Ce que nous avons été, ce que nous sommes, ce que nous deviendrons. Janas et Vincent se cherchent, se provoquent, se chamaillent parfois. Ils se mêlent, se désaccordent, puis s’accordent à nouveau. Et une chose devient évidente : ils s’aiment profondément. Pas seulement sur scène, mais dans ce qu’ils partagent avec le public. ⸻ Le duo comme cœur battant La grande force de Paradoxe réside dans cette alchimie rare entre les deux interprètes. Leur complicité n’est pas un artifice : elle est la matière même du spectacle. Chaque rire semble retenir des larmes, chaque éclat cache une faille. Et c’est précisément là que le théâtre devient cathartique. La scénographie épurée, pensée avec Daniel Jeanneteau, laisse toute la place aux corps, aux mots, aux silences. La création sonore, les lumières, les surgissements visuels accompagnent cette traversée intérieure sans jamais l’écraser. ⸻ 🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART Paradoxe est un spectacle imparfait - et c’est précisément pour cela qu’il est si beau. Il trébuche parfois, se disperse, s’égare… mais ne ment jamais. Derrière la forme ludique, il parle d’un amour pur, profond, unique. Un amour qui survit à la perte, à la peur, au temps. Un théâtre du lien, du vivant, de la fragilité assumée. Un théâtre qui ose rire pour ne pas sombrer. Un théâtre qui, longtemps après, continue de vibrer en nous. ⸻ Infos pratiques PARADOXE Création et interprétation : Florence Janas & Guillaume Vincent Dramaturgie Marion Stoufflet • Scénographie Daniel Jeanneteau & Guillaume Vincent • Son Yoann Blanchard • Lumière Sébastien Michaud • Costumes Fanny Brouste Crédit photo © Gwendal Le Flem T2G Théâtre de Gennevilliers Du 15 au 26 janvier 2026 • Durée : 1h20

  • LES FEMMES SAVANTES - Emma Dante fait tomber Molière du ciel

    🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART - Un Molière “contaminant” : la troupe arrive en jeans, les vers prennent possession des corps, et l’époque moliéresque surgit comme une fièvre joyeuse. Grotesque, précis, furieusement vivant. ⸻ Et si on regardait Molière à l’envers ? Et si, plutôt que de “moderniser” un classique, on faisait le trajet inverse : arriver dans le classique. C’est le geste d’Emma Dante : une plongée, une chute - presque littérale - vers Molière. On ne part pas d’un XVIIe poussiéreux pour le rendre fréquentable ; on part de nous, de notre présent, de nos gestes contemporains… et le théâtre, petit à petit, nous contamine. Des sacs tombent des cintres. Des robes apparaissent. Des perruques surgissent. Des malles s’ouvrent comme des chambres d’éternité. Et, dans ce grand basculement, la comédie ne devient pas musée : elle devient moteur. ⸻ Une maison-ventre, une maison-prison : le décor comme piège poétique Emma Dante parle d’un “ventre théâtral”, d’un dedans maternel, d’une maison qui conserve les personnages - et l’on sent cette idée à chaque minute. La scénographie (et les costumes) signés Vanessa Sannino n’illustrent pas : ils racontent. Au début, l’espace respire. Puis il se resserre, se ferme, se rétrécit, comme si la famille se construisait elle-même son propre cachot. Les panneaux bougent, le salon s’impose, la beauté se fait contrainte : plus c’est élégant, plus ça enferme. Et c’est là que le spectacle est particulièrement puissant : la forme devient le fond. Cette maison bourgeoise est superbe - et c’est précisément pour ça qu’elle fait peur. ⸻ Les costumes : la pensée en tissu, l’émancipation en corset Ici, le costume n’est pas une finition : c’est un drame. On assiste à un phénomène rare : les costumes s’accordent “comme jamais” avec le jeu, et l’on a vraiment la sensation que l’étoffe déclenche une mécanique intérieure. Les actrices, d’abord contemporaines, endossent peu à peu des strates d’époque, comme si elles entraient en lutte dans la langue et dans la matière. Emma Dante le dit : pour entrer en relation avec “l’ennemi” patriarcal, il faut le connaître intimement - et donc revêtir ses habits. C’est vertigineux : l’émancipation passe par une appropriation, presque une infiltration. La liberté avance… en se corsetant. ⸻ Grotesque, dérision, folie : la comédie comme arme de précision Dante refuse la leçon, le slogan, la thèse. Tant mieux. Ici, le féminisme n’est pas une bannière : c’est une tension permanente. Les Femmes savantes ne “gagnent” pas contre les hommes : elles déplacent le terrain, fissurent la maison, grippent les rouages. Et surtout, on rit. Beaucoup. Mais ce n’est pas le rire décoratif du boulevard : c’est le rire nécessaire, celui qui sauve du sérieux mortifère. Tout le monde est grotesque. Tout le monde est drôle. Tout le monde est un peu ridicule - et c’est justement ce qui rend l’ensemble humain au lieu d’être démonstratif. La grande réussite, c’est cette alliance : folie + intelligence. Un décalage qui n’écrase jamais la pièce, mais l’ouvre, la rend poreuse, étonnamment proche. ⸻ Trissotin “prince”, Chrysale bourgeois, Philaminte puissance : la troupe en état de grâce Le casting Comédie-Française est ici une machine de guerre, au sens noble : précision, musicalité, virtuosité d’ensemble. On sent un plaisir collectif - et ça compte, car cette famille dysfonctionnelle doit ressembler à une meute. • Trissotin n’est pas un clown : il est “prince”, élégant, désirable - donc dangereux. C’est bien plus troublant : la fascination devient crédible, et le poison plus fin. • Chrysale porte une bourgeoisie qui se croit “raisonnable” mais tremble dès qu’on bouge un meuble : son monologue contre la littérature devient un point névralgique, presque une scène politique. • Philaminte et Armande avancent comme des forces : non pas caricatures, mais puissances contradictoires, parfois touchantes, parfois terribles, toujours vivantes. Et au milieu, Henriette : celle qui voudrait simplement aimer - et se retrouve prise dans une guerre domestique où le langage, la culture, le mariage et le pouvoir se disputent son corps. ⸻ Quand Molière se traduit dans le présent : actuel, proche, moderne C’est sans doute l’effet le plus frappant : Molière n’est pas “actualisé”, il est révélé. Par un court-circuit permanent (jeans/vers, téléphones/alexandrins, pop/poésie), le spectacle fabrique une évidence : ce texte n’a pas vieilli, il a patienté. On entend la lutte féministe sans l’annoncer. On entend la violence du foyer sans la souligner. On entend la guerre culturelle sans la transformer en conférence. Et tout cela arrive avec une énergie truculente, physique, burlesque, comme si la langue retrouvait son usage premier : agir. ⸻ 🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART Emma Dante signe un Molière qui ne s’explique pas : il s’empare. Un théâtre de la contagion, où l’époque moliéresque descend du plafond, où les malles crachent des fantômes, où les costumes pensent, où le rire ouvre la gorge et l’esprit. Un spectacle de troupe, de matière, de mouvement - drôle, dérisoire, génialement décalé, et, surtout : vivant. ⸻ INFOS PRATIQUES Les Femmes savantes - Molière Mise en scène : Emma Dante Avec la troupe de la Comédie-Française Crédit photo @Christophe Raynaud de Lage Théâtre du Rond-Point Du 14 janvier au 1er mars 2026 • mer-sam 20h30 ; dim 15h (jeudi 15 janvier à 19h30) 🎬 Au cinéma en direct : 1er mars 2026 à 15h (Pathé Live, +200 salles)

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