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  • L’INFILTRÉ - Rire, disséquer, résister

    Quand Océan transforme le seul-en-scène en laboratoire du genre 🅵🅵🅵 FOUD’ART Avec L’infiltré , Océan quitte le terrain balisé du seul-en-scène humoristique pour inventer une forme plus hybride, plus théâtrale, plus exposée. Entre conférence scientifique, performance politique et autoportrait en mouvement, le spectacle démonte les normes avec intelligence et humour, parfois avec insistance, mais toujours avec une vraie nécessité. Un objet scénique dense, actuel, généreux et profondément vivant. ⸻ Un spectacle qui refuse le regard voyeur Présenté aux Plateaux Sauvages, L’infiltré commence comme une conférence sur le dimorphisme sexuel. Le ton est très didactique, presque pédagogique. Mais très vite, le terrain se déplace. La biologie mène au social, le social au politique, et le politique à l’intime. On comprend alors que le spectacle ne veut pas raconter une transition. Il veut interroger le regard posé sur elle. Depuis son coming-out trans, Océan raconte avoir été confronté à une curiosité intrusive, à une attente presque malsaine de révélation. Le spectacle répond à cette attente en la retournant. Plutôt que d’expliquer ce qu’est être trans, il demande au public : et vous, votre genre, vous le jouez comment ? Ce renversement est le geste le plus fort du spectacle. On croit venir voir un témoignage. On se retrouve face à une machine critique sur notre besoin collectif de classer les êtres dans des boîtes. ⸻ Quitter le stand-up, entrer dans le théâtre Ce nouveau spectacle marque une vraie évolution dans le travail d’Océan. Après La Lesbienne Invisible et Chatons violents , il ne s’agit plus seulement de raconter, mais de construire un objet scénique plus riche - peut-être parfois un peu trop - plus « théâtre public ». Vidéo, animation, musique originale, transformations du corps, costumes modulables, travail chorégraphique, passages documentaires, humour frontal : la forme est volontairement hybride. Par moments, le spectacle semble vouloir tout faire à la fois. Et c’est justement ce qui lui donne sa vitalité, même si cette abondance peut parfois créer une sensation de surcharge. Cette profusion n’est pas si gratuite. Elle correspond au sujet même du spectacle : rien n’est simple, rien n’est binaire, rien ne tient dans une seule forme. ⸻ La pédagogie comme acte politique L’infiltré assume pleinement son aspect didactique. Le spectacle explique, démonte, contextualise, cite la science, rappelle l’histoire, déconstruit les évidences. Pour certains, cela pourrait sembler trop démonstratif mais, pour d’autres, c’est un choix dramaturgique clair. Face au durcissement des discours sur le genre, face aux fantasmes réactionnaires, Océan choisit de produire du savoir. Et de le faire sur scène. Oui, certains passages sont très explicatifs. Oui, le spectacle peut donner l’impression d’insister. Mais cette frontalité fait partie de sa sincérité. L’infiltré ne cherche pas l’élégance du flou. Il cherche la clarté. Et l’humour empêche le spectacle de se figer. L’autodérision, le décalage, la précision du rythme maintiennent un équilibre fragile entre leçon et performance. Le rire ne sert pas à adoucir le propos. Il sert à le rendre plus tranchant. ⸻ La masculinité comme costume L’un des axes les plus passionnants du spectacle est sa réflexion sur la masculinité. Non comme nature, mais comme construction. Comme rôle social. À mesure que le spectacle avance, le corps devient un terrain d’expérimentation. Les transformations, les volumes ajoutés, les déformations, les attributs exagérés montrent que le genre est aussi une mise en scène. Et c’est là que le spectacle devient universel. Il ne parle plus seulement d’une trajectoire personnelle. Il parle de tous les corps contraints, ajustés, corrigés pour entrer dans des cases. ⸻ Quand le spectacle cesse de démontrer, il touche vraiment Les moments les plus forts de L’infiltré ne sont pas toujours les plus brillants intellectuellement. Ils arrivent quand le spectacle lâche la démonstration pour chercher autre chose : du commun. Océan ne veut pas seulement dénoncer. Il veut comprendre comment vivre avec ces normes, comment les desserrer, comment faire autrement. Le spectacle devient alors plus fragile, plus ouvert, plus humain. Moins manifeste, plus partage. ⸻ 🅵🅵🅵 FOUD’ART - Un spectacle dense, imparfait, nécessaire On pourrait reprocher à L’infiltré sa densité, son goût du discours, certaines longueurs, une tendance à appuyer le propos. Mais ces défauts sont aussi la trace d’un spectacle qui cherche vraiment quelque chose. Océan ne propose pas un objet lisse. Il propose un spectacle traversé d’urgence, de colère, d’humour, de désir de transmission. Dans un paysage théâtral parfois très conceptuel ou très sage, voir un spectacle où l’on pense, où l’on rit, où l’on débat, où l’on se sent un peu déplacé, bousculé, fait du bien. Non, L’infiltré n’est pas confortable. Et c’est exactement pour cela qu’il compte. ⸻ Infos pratiques L’infiltré Conception, écriture, mise en scène, interprétation Océan Assistante à la mise en scène Flore Vialet • Dramaturgie Leïla Adham • Scénographie Marco Ievoli •Costumes Colombe Lauriot Prévost • Lumières Léa Maris • Son Elisa Monteil •Musique Thibault Frisoni • Vidéo Jean Doroszczuk 📍 Les Plateaux Sauvages Du 9 au 20 mars 2026 • Durée 1h45

  • COCHONS D’INDE - L’absurde bancaire en roue libre (et ça marche)

    🅵🅵🅵 FOUD’ART Théâtre des Nouveautés Il y a des pièces dont le pitch tient sur un ticket de caisse. Cochons d’Inde de Sébastien Thiéry en fait partie. Une situation unique, presque minimaliste : un homme vient retirer de l’argent à la banque… mais son compte est bloqué. Impossible de sortir. Et la direction (désormais indienne) l’accuse d’avoir « changé de caste ». Voilà. Tout est là. Un seul lieu. Un engrenage. Forcément, au début, une question surgit : est-ce que ça peut tenir tout un spectacle ? La réponse est oui. Et même mieux : ça peut tenir le public en apnée de rire . Créée en 2008, récompensée par le Molière de la pièce comique en 2009 , cette comédie revient aujourd’hui avec une distribution survitaminée, et une mise en scène signée Julien Boisselier qui transforme ce postulat absurde en véritable machine à rebondissements. ⸻ Une idée minuscule, une mécanique infernale Cochons d’Inde ressemble à une expérience sociale menée sous néons : un bourgeois d’origine modeste (Alain Kraft) se retrouve piégé dans un système qui le dépasse, enfermé par une logique administrative délirante. L’humour naît de là : une règle absurde appliquée avec un sérieux implacable , jusqu’à l’explosion. On pense à Kafka, mais version boulevard : même sensation d’étouffement, même absurdité froide… sauf qu’ici, au lieu de sombrer dans l’angoisse, on bascule dans une folie jubilatoire. Le texte joue sur la montée en tension, les décalages, l’impression que la réalité glisse lentement vers un monde où les règles n’ont plus aucun sens. Et plus ça déraille, plus le rire s’installe. ⸻ Un décor superbe, des trouvailles scéniques réjouissantes Il faut le dire : le décor est splendide . Jean Haas signe un espace impressionnant, qui donne à cette banque une dimension presque mythologique : un lieu réaliste, mais prêt à devenir piège, cage, terrain de jeu. La mise en scène regorge de trouvailles, de ruptures et de surprises visuelles qui relancent sans cesse le rythme. C’était le danger : une situation unique, un décor fixe… et le risque d’épuiser l’idée. Mais non. Ici, tout rebondit, tout accélère, tout se déforme. ⸻ Ducret en fait trop ? Peut-être. Mais comment faire autrement ? Arnaud Ducret joue sur le fil. Par moments, il pousse fort. Très fort. Il surjoue , il explose, il cabotine presque… mais finalement, comment pourrait-il faire autrement dans un univers aussi absurde ? Dans ce type de comédie, la nuance est un luxe. Il faut être au diapason de la folie ambiante. Ducret apporte une énergie populaire, frontale, immédiate. Il entraîne la salle avec lui. Et surtout : il n’est pas seul. ⸻ Maxime d’Aboville : génial, loufoque, implacable La révélation (ou plutôt la confirmation éclatante), c’est Maxime d’Aboville , absolument génial. Loufoque, précis, d’un naturel désarmant, il impose un comique presque chirurgical : le genre de performance qui déclenche le rire par une simple posture, une intonation, un regard. Il possède ce talent rare : être extravagant tout en restant parfaitement crédible. Et dans une pièce comme celle-ci, c’est une arme redoutable. ⸻ Emmanuelle Bougerol : sublime et irrésistible Autre bonheur de cette reprise : Emmanuelle Bougerol , sublime, drôle, vibrante. Elle apporte une intensité inattendue, une élégance, et surtout une présence qui évite à la pièce de n’être qu’un délire mécanique. Avec Ducret et d’Aboville, elle forme un trio explosif, parfaitement accordé. Ce sont eux qui tiennent le spectacle à bout de bras - et ils le font avec une gourmandise communicative. ⸻ Une montée en puissance et une chute finale savoureuse Ce qui surprend le plus, c’est que Cochons d’Inde ne se contente pas d’exploiter son concept. Le spectacle réserve de vrais virages , des rebondissements inattendus, et une progression qui donne réellement l’impression que la situation devient incontrôlable. Et puis il y a cette fin. Une chute finale délicieuse, qui donne envie d’applaudir autant pour l’intelligence du ressort que pour la manière dont le spectacle nous a menés jusque-là. ⸻ 🅵🅵🅵 FOUD’ART Une machine absurde, un décor splendide, un trio d’acteurs irrésistible. Cochons d’Inde est une comédie qui n’a pas peur d’être simple dans son idée, mais folle dans son exécution. Une pièce qui ressemble à un cauchemar administratif devenu théâtre, portée par un décor remarquable et des acteurs en état de grâce. On peut se demander si l’histoire tient en une ligne… mais au fond, c’est précisément ce qui fait son charme : partir d’un détail ridicule et en faire un chaos total. Résultat : on rit beaucoup, on se laisse surprendre, et on passe une sacrée bonne soirée. ⸻ INFOS PRATIQUES COCHONS D’INDE - Sébastien Thiéry Mise en scène Julien Boisselier Avec Arnaud Ducret, Maxime d’Aboville, Emmanuelle Bougerol, Frédérique Cantrel, Oudesh Hoop Décors Jean Haas – Lumière Jean-Pascal Pracht – Costumes Jean-Daniel Vuillermoz Vidéo Sébastien Mizermont – Musique Pierre Tirmont Théâtre des Nouveautés (Paris 9e) À partir du 22 janvier 2026 • Du mardi au samedi à 21h • Samedi à 16h30 – Dimanche à 16h Lien billetterie

  • IL NOUS EST ARRIVÉ QUELQUE CHOSE - Sagazan, cobaye sacré, corps en laboratoire

    🅵🅵🅵 FOUD’ART Théâtre Silvia Monfort Avec Il nous est arrivé quelque chose , Olivier de Sagazan poursuit son œuvre : celle d’un artiste qui ne “joue” pas, mais qui s’expose , se traverse, se dissèque. Après Transfiguration , performance devenue culte, le plasticien revient au Théâtre Silvia Monfort avec une proposition plus courte, plus resserrée, mais tout aussi vertigineuse : une expérience à la frontière de la science et du rituel, du souffle et de la pensée, du corps et de la disparition. Ici, il n’est plus question de masque d’argile, de visage arraché, de métamorphose baroque. Il est question d’un homme enfermé. Un homme coincé dans un tube à essai. Un être observé, comme un phénomène. Un cobaye. Ou pire : un spécimen . Et déjà, le titre sonne comme une alerte : Il nous est arrivé quelque chose . Quelque chose d’indéfinissable. Quelque chose d’irréversible. ⸻ Un corps piégé dans une éprouvette : laboratoire du vivant Sur le plateau, Sagazan est là, prisonnier d’un grand tube. Image simple, immédiate, frappante. Comme si l’homme avait été placé dans une vitrine scientifique. Comme si l’existence était devenue un protocole. La performance s’articule autour d’un geste essentiel : courir . Courir comme un réflexe. Courir comme un battement. Courir comme une fuite en avant. Mais cette course n’est pas sportive : elle est mentale, organique, existentielle. Sagazan oscille entre mémoire et accélération, entre épuisement et présence. Il explore le souffle comme matière, comme rythme intérieur, comme battement premier. Le corps devient un moteur, mais un moteur fragile, traversé par l’effort, par la répétition, par la limite. On assiste à une forme de lutte silencieuse : celle d’un homme face à lui-même, face à son propre flux vital, face à l’impossibilité de s’arrêter. ⸻ Entre science et rituel : l’art comme expérience sur l’humain Le spectacle annonce clairement son terrain : la frontière entre science et art. Et c’est exactement là que Sagazan frappe. Car ce tube à essai, ce dispositif clinique, ce cadre expérimental, ne racontent pas seulement un protocole scientifique. Ils racontent notre époque : celle qui mesure, analyse, catégorise, observe, quantifie. Celle qui enferme le vivant dans des cases, des diagnostics, des statistiques. Sagazan se donne comme objet d’étude, mais en réalité il inverse la perspective : c’est le spectateur qui se retrouve observé. Pris à témoin. Pris au piège. Car ce corps enfermé, ce souffle surveillé, cette course répétée… ce n’est pas seulement un artiste. C’est une métaphore. Une image de nos vies compressées, de nos existences sous pression, de nos corps mis en performance permanente. Il ne s’agit plus seulement de “faire du théâtre”. Il s’agit de poser une question brutale : qu’est-ce qu’un homme quand il est réduit à sa mécanique ? ⸻ Une traversée sonore et sensorielle La performance ne repose pas uniquement sur le corps. Elle s’appuie sur un environnement sonore précis et enveloppant, porté par les musiciens Pierre Chéguillaume et Alexis Delong, et une spatialisation du son qui transforme le plateau en espace mental. La musique agit comme un deuxième souffle : elle amplifie l’effort, elle sculpte la tension, elle creuse l’obsession. Par moments, elle devient battement de cœur. Par moments, elle ressemble à une machine. La lumière d’Antoine Desprez, elle, renforce cette impression de laboratoire : découpes nettes, zones d’ombre, exposition froide. Et la vidéo de Guillaume Ménard ajoute une couche de trouble, comme si l’image cherchait à enregistrer l’humain au moment même où il échappe. Le texte en voix off (Renaud Barbaras) ouvre une dimension plus philosophique, presque méditative, qui vient contraster avec la physicalité brute de la performance. ⸻ 50 minutes : un format court, mais une empreinte durable En cinquante minutes, Sagazan ne raconte pas une histoire. Il ne construit pas un récit. Il construit un état. Un vertige. C’est un spectacle qui ne cherche pas à séduire. Il cherche à provoquer une sensation : celle d’un organisme en lutte, d’un corps devenu expérience, d’un souffle devenu langage. On en ressort avec une impression étrange : comme si quelque chose s’était déplacé. Comme si, effectivement… il nous était arrivé quelque chose . Pas un choc spectaculaire. Mais une altération intime. Une perturbation. ⸻ 🅵🅵🅵 FOUD’ART Un souffle enfermé, une présence en combustion. Il nous est arrivé quelque chose est une performance rare, physique et mentale, qui transforme un corps en terrain d’expérimentation et le théâtre en laboratoire existentiel. Olivier de Sagazan y poursuit sa quête : montrer l’humain au bord de lui-même, dans sa mécanique, dans sa fragilité, dans son mystère. Un geste d’artiste radical, tendu, obsédant. Une expérience plus qu’un spectacle. ⸻ INFOS PRATIQUES IL NOUS EST ARRIVÉ QUELQUE CHOSE Mise en scène / performance / conception : Olivier de Sagazan Musiciens : Pierre Chéguillaume, Alexis Delong Spatialisation du son : Rodrigue de Sa Vidéo : Guillaume Ménard Lumière : Antoine Desprez Texte voix off : Renaud Barbaras Théâtre Silvia Monfort 12 → 14 février 2026 • Jeudi & vendredi 20h30 - Samedi 20h • Durée estimée : 50 min

  • KATTE - L’alexandrin comme arme blanche, l’amour comme insurrection

    🅵🅵🅵 FOUD’ART Il y a des spectacles qui semblent surgir d’un autre temps… et qui, pourtant, frappent en plein cœur comme une urgence contemporaine. Katte , tragédie en vers de Jean-Marie Besset , mise en scène par Frédérique Lazarini , fait partie de ces objets rares : un théâtre classique dans la forme, mais traversé par une fièvre moderne, presque brûlante, comme si l’alexandrin redevenait soudain un langage de combat. À la Cartoucherie, dans l’écrin brut et majestueux du Théâtre de l’Épée de Bois , cette fresque prussienne de 1730 prend des allures de cauchemar politique, de conte cruel, de romance interdite… et de manifeste. ⸻ Un roi-ogre, un prince-poète, et la jeunesse sacrifiée Le point de départ est vertigineux : Frédéric-Guillaume , roi de Prusse, père tyrannique, monarque-sergent obsédé par l’armée, règne sur son pays comme sur sa maison. La violence est sa langue maternelle. Face à lui, son fils, le jeune prince Frédéric , ne rêve que d’art, de flûte et de poésie française. Deux mondes irréconciliables. Et au milieu de cette guerre intime, surgit Hans-Hermann von Katte , officier flamboyant, compagnon d’âme et d’élan, dont Frédéric tombe amoureux. L’histoire est connue, tragique jusqu’à l’insoutenable : tentative de fuite, arrestation, condamnation… et décapitation de Katte sous les yeux du prince . Ce n’est pas seulement une tragédie historique : c’est une scène primitive. Le pouvoir qui détruit l’amour pour maintenir l’ordre. ⸻ Le pari fou : ressusciter la tragédie en alexandrins Le coup de génie de Besset, c’est d’avoir osé l’alexandrin . Pas comme une coquetterie littéraire, mais comme une contrainte dramatique : une cage, une armure, une musique de fer. On sent dans le texte un frottement permanent : classicisme et modernité , grandeur racinienne et surgissements plus crus, éclats de langue d’aujourd’hui, rythmes qui se brisent parfois, comme si les personnages cherchaient à respirer entre les barreaux du vers. Le résultat est étonnamment vivant. Loin d’un musée, l’écriture pulse. Elle devient même sensuelle : elle caresse, elle tranche, elle brûle. Ici, le vers ne fige pas, il électrise. ⸻ Une mise en scène sobre, intelligente, au service de la fièvre Frédérique Lazarini choisit une direction claire : pas de reconstitution historique lourde, pas de décor écrasant. La scénographie reste simple mais ingénieuse , parfaitement adaptée à la salle, et laisse le texte faire son travail d’incantation. Et c’est là que le spectacle surprend : malgré la forme classique, on ne regarde pas une pièce “d’époque”. On regarde une jeunesse enfermée, surveillée, humiliée, punie. On regarde un père qui confond autorité et cruauté. On regarde une cour comme un piège. Tout s’imbrique avec une élégance presque évidente. Et surtout : les costumes sont superbes. Magnifiques. Ils donnent au plateau une allure aristocratique, mais jamais décorative : ils sculptent les corps, imposent les statuts, dessinent les rapports de force. ⸻ Le vrai cœur du spectacle : les jeunes, la chair, le feu Soyons clairs : Katte est construit pour mettre en valeur la jeunesse , et c’est sa force. Le duo formé par Tom Mercier (Katte) et Nemo Schiffman (Frédéric) impose une présence magnétique. Il y a chez eux quelque chose de rare : du trouble, du charisme, de la sensualité, une intensité presque animale sous le raffinement du vers. Ils sont profonds, sexy, vibrants , et surtout terriblement incarnés. Ils font entendre les alexandrins comme une langue vivante, presque physique. Ils ne déclament pas : ils désirent, ils suffoquent, ils se révoltent. Le spectacle devient alors moins une tragédie “à la française” qu’une tragédie de l’adolescence : celle où l’on comprend que le monde ne pardonne pas la liberté. ⸻ Un roi en retrait, une reine trop lisse : la seule frustration Tout n’est pas parfait, et c’est aussi ce qui rend la critique honnête. Le roi , pourtant pivot dramatique, semble parfois un peu en dessous de ce qu’il pourrait être. On attendrait plus de froideur, plus de tranchant, plus de cruauté méthodique. Ce père-ogre devrait être un glaçon, une menace constante, une lame sans émotion. Par instants, il manque cette brutalité glaciale qui ferait trembler la salle. La reine , elle aussi, laisse une impression de surface : présence nécessaire, mais parfois sans profondeur , comme si le rôle restait trop figé dans une fonction maternelle attendue, au lieu de devenir un vrai personnage tragique, complexe, déchiré. Mais ces limites ne détruisent pas le spectacle : elles le déséquilibrent légèrement, comme si les figures adultes étaient moins incarnées que la jeunesse qu’elles écrasent. ⸻ Un classique qui parle aux jeunes : et c’est ça, le vrai miracle Ce qui frappe, au fond, c’est que Katte pourrait être une pièce intimidante : tragédie en vers, histoire du XVIIIᵉ siècle, contexte politique prussien… tout pour éloigner. Et pourtant, Lazarini et Besset réussissent un tour de force : faire d’un drame aristocratique un récit générationnel , presque pop dans son efficacité émotionnelle. Un spectacle où l’on ne regarde pas l’Histoire, mais une jeunesse empêchée. Où l’on ne regarde pas une époque, mais une violence éternelle. La pièce parle à la jeune génération parce qu’elle raconte ce moment précis où l’on se découvre soi-même… et où le monde décide de vous punir pour cela. ⸻ 🅵🅵🅵 FOUD’ART - Un conte cruel en habits de tragédie, où l’alexandrin redevient un cri. Katte est un spectacle élégant, solidement construit, et parfois même passionnant. Un théâtre de la beauté et de la cruauté. Un amour qui devient condamnation. Une langue classique qui redevient une arme. Et surtout : un plateau traversé par une jeunesse incandescente, qui donne aux alexandrins une pulsation presque érotique, presque dangereuse. Un “classique” ? Oui. Mais un classique qui saigne. ⸻ INFOS PRATIQUES KATTE - Jean-Marie Besset Mise en scène Frédérique Lazarini Avec Tom Mercier, Philippe Girard, Nemo Schiffman, Odile Cohen, Marion Lahmer, Stéphane Valensi, Thomas Paulos Scénographie Régis de Martrin-Donos • Lumières Didier Brun • Costumes (supervision) Jean-Marie Besset • Création des robes Emmanuel Courau • Réalisation des costumes Laurence Cucchiarini • Création sonore François Peyrony Crédit photo Marc Ginot Théâtre de l’Épée de Bois (Cartoucherie) Du 5 février au 8 mars 2026 • Jeu / Ven / Sam à 21h - Dim à 16h30 • Durée 1h50

  • TRANSFIGURATION - Visage arraché, art vivant, vertige sacré

    🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART Au Théâtre Silvia Monfort, Olivier de Sagazan ne joue pas. Il se transforme. Il ne raconte pas une histoire : il fabrique une apparition. Avec Transfiguration , performance devenue culte (plus de 350 représentations depuis 1998), le plasticien impose une expérience rare, presque impossible à classer : entre sculpture vivante, rituel archaïque, poésie métaphysique et théâtre de la matière . Dès les premières secondes, une phrase frappe comme un sortilège. Une phrase d’Antonin Artaud, posée là comme une clé d’entrée dans l’inconnu : « Le visage humain est une force vide, un champ de mort. […] Ce qui veut dire que le visage humain n’a pas encore trouvé sa face et que c’est au peintre de la lui donner. » Cette pensée, Sagazan ne fait pas que la citer. Il la met en acte. Au mot près. Au corps près. Au visage près. ⸻ Un homme en costume, un bloc d’argile : la scène comme laboratoire d’âme Le décor est minimal, presque brutal. Une semi-obscurité, un espace nu, une sorte de cabane mentale. Sagazan apparaît en costume-cravate, figure sociale parfaite, presque banale : l’homme civilisé, l’homme conforme, l’homme « normal ». Face à lui : un bloc d’argile blanche, de la peinture noire et rouge, de la paille, quelques matières énigmatiques, comme des reliques. Tout semble prêt pour une conférence. Mais ce qui va suivre est tout autre : une descente . Sagazan marmonne, réfléchit, psalmodie, chante par fragments. Il semble chercher ses mots, mais c’est son corps qui parle déjà. Car ici, la parole n’est qu’un tremblement : la vraie langue, c’est la matière . ⸻ Le visage comme territoire de combat Là où le spectacle devient sidérant, c’est dans le geste. Sagazan plonge les mains dans l’argile et commence à modeler… non pas une sculpture extérieure, mais son propre visage. Et soudain, ce visage humain - si familier, si codé - devient surface instable, chantier vivant, terrain de métamorphose. Il s’aveugle, il s’efface, il se déforme. Il ajoute, il arrache, il recommence. Le masque n’est pas un accessoire : le masque est une naissance . À force de surmodelages et d’effacements successifs, l’homme devient autre. Puis encore autre. Mi-homme, mi-bête. Beauté fragile, puis monstruosité. Dérision, puis tragédie. Et toujours cette question : qui suis-je sous mes masques ? Sagazan semble créer des figures entre deux mondes : des êtres inclassables, des créatures hybrides, comme sorties d’un rêve, d’un cauchemar ou d’un mythe ancien. ⸻ Une performance drôle… et pourtant bouleversante On rit, oui. Plusieurs fois. Parce que Sagazan a quelque chose d’un clown métaphysique : il trébuche, improvise, surprend. Il y a dans sa manière d’exister une étrangeté presque enfantine, une liberté désarmante. Mais le rire ne dure jamais longtemps. Il se fissure. Il bascule. Car derrière le grotesque, il y a l’essentiel : une émotion brute, inattendue, physique . Celle d’un homme qui tente, avec une sincérité presque douloureuse, de toucher quelque chose de plus vrai que lui-même. Et c’est là que Transfiguration devient foudroyant : ce n’est pas une démonstration d’art contemporain, c’est un acte de nécessité. Sagazan le dit d’ailleurs lui-même : « Je suis sidéré de voir à quel point les gens pensent qu’il est normal d’être en vie. Tout mon objectif est de rendre compte de l’étrangeté même d’être là. » Cette phrase résume tout : le spectacle n’est pas un numéro. C’est une tentative de rendre visible l’invisible : l’étrangeté d’exister . ⸻ L’informe comme révélation : quand l’art devient une mue Ce que convoque Sagazan, c’est la lutte entre forme et informe, entre identité et disparition. Plus il façonne, plus il détruit. Plus il construit, plus il efface l’humain. Et pourtant, ce n’est jamais gratuit. Il ne cherche pas à « choquer ». Il cherche à accéder à une conscience. Il l’écrit lui-même : « La défiguration en art est pour moi un moyen, par la puissance même des images qui peuvent apparaître, d’accéder à cette prise de conscience. » Alors le visage devient matière première. Le corps devient sculpture. Le théâtre devient laboratoire. Et la scène devient une zone de transformation où l’on assiste, presque malgré soi, à une disparition progressive : l’homme s’efface derrière l’œuvre . Jusqu’à ce moment vertigineux où il semble ne plus rester qu’un monstre, une forme, une trace… comme si l’artiste s’était dissous dans sa création. ⸻ Un choc poétique : art brutal, beauté généreuse Transfiguration est une expérience rare : de l’art pur, frontal, organique, brutal. Une beauté qui ne cherche pas à séduire, mais qui frappe. Une générosité sans filtre. Une poésie qui naît du chaos. Ce spectacle touche parce qu’il nous met face à une question simple et immense : que reste-t-il de nous quand on enlève le visage ? Quand on arrache la peau sociale ? Quand on retire la forme rassurante ? Et peut-être que c’est là le miracle de Sagazan : il ne « défigure » pas pour détruire. Il défigure pour révéler. Comme Artaud l’annonçait : donner au visage une face qu’il n’a pas encore trouvée . ⸻ 🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART Avec Transfiguration , Olivier de Sagazan offre une performance hors norme : magique, énigmatique, souvent drôle, mais surtout profondément émouvante. Une traversée organique et poétique où le théâtre devient sculpture, où la sculpture devient cri, où l’homme devient créature. Un spectacle qui ne se regarde pas seulement : il s’éprouve . Et qui laisse, longtemps après, une sensation étrange : celle d’avoir vu, l’espace de cinquante minutes, la matière rêver . ⸻ INFOS PRATIQUES TRANSFIGURATION – Olivier de Sagazan Théâtre Silvia Monfort, Paris 15e 04 → 07 février 2026 • Mer. au ven. 19h30 / Sam. 20h • Durée estimée : 50 min Crédit photo © Didier Carluccio

  • LA ZONE INDIGO - Thriller dystopique, théâtre en apnée

    Au Théâtre des Béliers Parisiens, Mélody Mourey signe avec La Zone Indigo un objet scénique furieusement vivant : un thriller d’anticipation politico-écologique, tendu comme un fil, où la science devient acte de résistance, et où le théâtre s’empare du futur avec une efficacité de cinéma… sans jamais cesser d’être du théâtre. Après Les Crapauds fous, La Course des géants et Big Mother, la dramaturge confirme ce qu’on pressentait déjà : elle ne se contente plus d’écrire des pièces, elle fabrique des machines à récit. Des machines à suspense. Et surtout : des machines à éveiller. ⸻ Une dystopie trop proche pour être confortable Le point de départ est brillant, presque absurde dans sa beauté : un cachalot s’échoue sur la côte atlantique, équipé d’enregistreurs. Espionnage ? Message ? Dérive technologique ? La bioacousticienne Cléo Marson et son équipe sont chargés d’enquêter. Mais très vite, l’affaire dépasse la science : elle devient politique. Mortellement politique. Car la France décrite ici n’est plus une démocratie. C’est un pays glissant vers le fascisme, où les libertés s’effacent à coups de lois, où les corps sont surveillés, où la peur devient une norme administrative. Le spectacle installe alors une question centrale, obsédante, impossible à fuir : pour résister, faut-il partir ou rester ? Et ce qui frappe, c’est cette sensation immédiate d’identification. Pas besoin de forcer : le réel n’est jamais loin. Il est là, juste derrière le rideau. ⸻ Pas une minute de répit : rythme au cordeau, tension maximale Ce spectacle, c’est une course. Une cavale. Une fuite en avant. Pas une minute de repos : les scènes s’enchaînent à toute allure, les personnages surgissent, disparaissent, reviennent, se contredisent, se débattent. On passe du laboratoire à l’intime, du politique au tragique, de l’ironie à la peur brute. Mélody Mourey écrit comme on monte un film catastrophe : avec un sens du suspense, de la relance, du cliffhanger permanent. Mais ce n’est pas une démonstration froide : au contraire, tout est pensé pour que le spectateur ne soit pas seulement témoin… mais pris dans l’engrenage. Parfois on nous raconte. Et parfois on vit l’instant. Et c’est justement cette alternance qui donne au spectacle son souffle. ⸻ Un théâtre-cinéma… mais en live, et ça change tout Oui, on pense au cinéma. Forcément. Mais La Zone Indigo n’est pas du théâtre qui imite Netflix. C’est du théâtre qui comprend ce que le cinéma sait faire - et qui décide de le réinventer sur scène. Les projections sont malicieuses, précises, jamais gadget. Les jeux de lumière, de transparence, les apparitions/disparitions d’objets, tout est calibré au millimètre, avec une fluidité presque insolente. Peu d’éléments sur le plateau, mais une circulation scénique d’une intelligence rare : ça arrive vite, ça repart vite, sans lourdeur, sans décor encombrant. Ajoute à cela des chorégraphies très bien emmenées, qui boostent le rythme et donnent à l’ensemble une pulsation physique. On ne regarde pas seulement un récit : on le traverse. ⸻ Ariane Brousse, éblouissante colonne vertébrale Au centre, Ariane Brousse porte le spectacle avec une intensité impressionnante. Son rôle est éprouvant, complexe, et elle le traverse comme une ligne de feu : lucide, fragile, combative. Elle donne à Cléo une densité humaine qui empêche la pièce de devenir un simple thriller conceptuel. Autour d’elle, la troupe est en état de grâce. Les comédiens s’en donnent à cœur joie : changements de ton, de posture, de registre, effets de bravoure… On ne compte plus les moments où le spectacle devient presque acrobatique dans sa virtuosité. ⸻ L’art de réveiller sans faire la leçon C’est peut-être là la grande force de Mélody Mourey : elle éveille sans asséner. Elle parle de fascisme, d’écologie, de contrôle technologique, de dérive autoritaire… mais elle refuse le sermon. Elle préfère l’efficacité dramatique, la tension, l’humour comme soupape, l’émotion comme accélérateur. Et l’humour, justement, arrive au bon moment : quand le spectateur est au bord de l’asphyxie. Un rire nerveux, parfois inattendu, qui ne désamorce pas la peur mais la rend encore plus violente. Comme si le rire disait : “oui, c’est horrible… et c’est peut-être déjà là.” ⸻ Un grand spectacle populaire (avec ses excès assumés) Tout n’est pas parfait : certains personnages flirtent avec la caricature (le “génie fou”, certaines figures presque archétypales), et le mélodrame pointe parfois le bout du nez. Les bons sentiments sont là, bien présents, parfois un peu trop. Mais au fond… c’est aussi ce qui fait la puissance du spectacle : cette capacité à être grand public, spectaculaire, accessible, divertissant - tout en parlant de sujets brûlants. Un théâtre qui ne méprise jamais son public. Qui le prend au contraire par la main, le secoue, l’embarque. ⸻ 🅵🅵🅵 FOUD’ART La Zone Indigo, c’est un grand film catastrophe sur scène, en direct, au théâtre, avec une inventivité folle, une écriture millimétrée, un sens du rythme assez unique aujourd’hui. C’est haletant, virtuose, souvent drôle, parfois glaçant, toujours stimulant. Un spectacle qui remue, qui inquiète, qui excite, et qui laisse derrière lui une drôle de sensation : celle d’avoir assisté à une fiction… mais aussi à un avertissement. Mélody Mourey continue de tracer un sillon qui n’appartient qu’à elle : un théâtre hybride, populaire, intelligent, spectaculaire, capable de parler du monde sans le réduire. Et franchement : on en redemande. ⸻ INFOS PRATIQUES LA ZONE INDIGO Une pièce écrite et mise en scène par Mélody MOUREY Avec Azad Boutella, Ariane Brousse, Guillaume Ducreux, Olivier Faliez, Marie Montoya, Lara Tavella Crédit photo Alejandro Guerrero THÉÂTRE DES BELIERS PARISIENS À partir du 30 janvier 2026 • Du mardi au samedi à 21h00 matinée dimanche à 15h00 ⸻ 🅵🅵🅵 FOUD’ART Un thriller dystopique en apnée - théâtre vivant, théâtre nécessaire.

  • CYRANO, RÊVER, RIRE, PASSER - Cyrano en confidence, Weber en majesté

    🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART - Un banc public, un réverbère, quelques pigeons… et pourtant Cyrano surgit, immense. Jacques Weber revient au mythe comme on revient à un amour fondateur : avec nostalgie, malice, et une puissance de jeu intacte. Une création délicate, intelligente, vibrante, qui fait renaître Rostand sans jamais l’empeser. ⸻ Un décor minuscule pour un géant de théâtre On pourrait croire à un simple dispositif de fortune : un banc , un lampadaire , une ambiance de place publique presque nue. Comme si Cyrano s’était échappé des planches pour venir s’asseoir là, au milieu de nous, entre deux battements du temps. Mais c’est précisément ce dépouillement qui frappe : tout est fait pour laisser la place à la parole, au souffle, à la mémoire. Et à la présence. Car Jacques Weber ne “revient pas jouer Cyrano” : il revient traverser Cyrano . Il ne reconstitue pas un spectacle. Il ouvre une porte. ⸻ Weber raconte Cyrano comme on raconte une vie Le spectacle s’appuie sur un geste simple et bouleversant : Jacques Weber raconte son histoire avec Cyrano, qu’il a interprété dès 1983 au Théâtre Mogador. Plus de quarante ans plus tard, l’acteur ne vient pas faire un bilan. Il vient faire une offrande. Il parle comme un conteur, presque comme un grand-père au coin du feu - sauf que les anecdotes sont croustillantes , les souvenirs malicieux , et la parole constamment traversée par l’urgence du théâtre : cette pulsion de jeu qui refuse de vieillir. Ce n’est pas une conférence, ni un hommage muséal. C’est un dialogue intime entre un acteur et le rôle qui l’a construit. Et c’est là que le titre prend tout son sens : rêver, rire, passer . Le théâtre comme un art de l’éphémère, et comme une manière de tenir debout face au temps. ⸻ Le duo Weber / Pereira : complicité, miroir, étincelle À ses côtés, José-Antonio Pereira est bien plus qu’un partenaire : il est l’autre battement du spectacle. Il incarne ce personnage fascinant, à la fois répétiteur, ami, assistant, psy, habilleur… et surtout déclencheur de parole . Un “candide génial”, un “naïf éclairant”, celui qui pose les questions qu’on n’ose pas poser, et qui fait surgir les confidences. Sa présence est déconcertante de naturel. Il ne joue pas “contre” Weber : il l’accompagne, le relance, le provoque doucement. Il agit comme un miroir vivant. Et très vite, la scène devient un terrain de jeu : ils sont l’un, ils sont l’autre , ils s’échangent les rôles, glissent dans les personnages, passent du récit à Rostand comme on passe d’un souvenir à une brûlure. ⸻ Cyrano renaît avec presque rien… et ça suffit Et puis soudain, Rostand revient. Pas comme une statue. Comme un frisson. Avec très peu de moyens, quelques extraits, quelques élans, quelques vers jetés comme des éclairs, ils font renaître un Cyrano vibrant de rage et d’émotion. Le texte surgit dans sa beauté brute, sans décorum, sans grand apparat, porté uniquement par la chair des mots. Le spectacle devient alors une chose rare : une traversée . Une forme hybride, entre performance, théâtre dans le théâtre, récit autobiographique et fragments du grand répertoire. Un objet accessible, mais jamais simpliste. Abordable, mais d’une intelligence remarquable. On ne regarde pas Cyrano : on le retrouve. ⸻ Jacques Weber, toujours magistral (et sans forcer) Ce qui impressionne chez Weber, c’est cette manière d’être immense sans jamais être dans la projection démonstrative . Sa diction - si singulière, si reconnaissable - est une matière en soi : elle sculpte l’espace, elle impose le rythme, elle fait respirer la salle. Il a cette façon de transmettre qui semble presque nonchalante… alors qu’elle est millimétrée. Tout passe par l’adresse, la vibration intérieure, l’art du silence. Weber n’a pas besoin d’en faire trop : il suffit qu’il parle, et le théâtre se remet à exister. On sent l’âge, oui. Mais on sent surtout la puissance intacte. La joie de jouer. L’espièglerie. L’urgence. Et cette impression rare : celle d’être face à un acteur qui a tout vécu, et qui continue pourtant de s’émerveiller. ⸻ Un spectacle délicat, intelligent, profondément vivant Cyrano, Rêver, Rire, Passer n’est pas une reprise. C’est une confession scénique. Une lettre d’amour à Rostand. Un hommage au métier d’acteur. Une réflexion sur le temps qui passe, sur les rôles qui nous habitent, sur la mémoire qui revient quand on la convoque avec honnêteté. Et surtout, c’est du théâtre au sens le plus pur : une présence, un souffle, un public suspendu. Un banc, un réverbère, quelques pigeons… et pourtant un Cyrano immense. ⸻ INFOS PRATIQUES CYRANO, RÊVER, RIRE, PASSER Avec : Jacques Weber, José-Antonio Pereira Mise en scène : Christine Weber, José-Antonio Pereira Adaptation : Christine Weber (d’après Edmond Rostand) Costumes : Michel Dussarat • Son : Bernard Vallery Lumière : Thibault Vincent • Vidéo : Nathalie Cabrol (assistée de Jérémy Secco) • Scénographie : Emmanuelle Favre (assistée de Pauline Stern) Crédit photo Jonty CHAMPELOVIER Théâtre de la Pépinière À partir du 29 janvier 2026 (jusqu’au 29 mars 2026) • Mercredi au samedi à 19h - dimanche à 17h • Durée : 1h20 ⸻ 🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART Un immense acteur. Un grand texte. Et une leçon de théâtre en douceur.

  • DANS LE COULOIR - Rire jaune, vieillesse à vif, émotion en pointillé

    🅵🅵 FOUD’ART Un duo d’acteurs d’exception, une atmosphère troublante, une idée dramaturgique savoureuse… mais un texte qui, par moments, s’essouffle et peine à nous maintenir au bord du siège. ⸻ Un couloir comme sas existentiel Avec Dans le couloir , Grumberg revient à l’essentiel : deux corps, deux voix, un espace, et ce moment fragile où le quotidien commence à se fissurer. Le point de départ est d’une cruauté presque banale : un couple d’octogénaires voit revenir vivre chez lui son fils quinquagénaire. Il est là. Et il ne leur parle pas. Tout est déjà contenu dans cette situation : la famille, l’usure, l’amour mal formulé, la fatigue d’exister ensemble. À partir de ce dispositif minimaliste, Grumberg déploie son terrain de jeu familier : des familles empêchées, une tendresse mêlée d’agacement, le silence comme violence feutrée, l’humour comme ultime stratégie de survie. On pense à Beckett, forcément. Un Beckett domestique. Un absurde de cuisine. Un Godot coincé entre une porte de chambre et un couloir trop étroit pour contenir une vie entière. ⸻ Darroussin / Murillo : le très grand théâtre du minuscule Et puis il y a eux. Sur scène, Darroussin et Murillo jouent à un niveau de précision presque insolent. Ils ne composent pas un couple : ils le vivent, dans ses frottements, ses automatismes, ses tendresses cabossées. Renvoi de balle chirurgical. Musique du dialogue d’une finesse rare. Silences habités. Ironie fatiguée, jamais cynique. Murillo bouleverse par sa façon de tenir debout malgré tout, entre amour et lucidité. Darroussin installe, lui, une fatigue du monde d’une humanité sidérante, sans jamais forcer l’émotion. On sent deux acteurs qui connaissent intimement l’écriture de Grumberg : faire rire, tout en laissant la mélancolie travailler en profondeur. ⸻ Une mise en scène qui trouble sans appuyer La mise en scène choisit le dépouillement radical. Et c’est un choix juste. Le décor installe un trouble discret : un lieu banal qui devient espace mental. Le couloir n’est plus seulement un endroit fonctionnel, mais un passage de vie. Une circulation. Une attente. Une confrontation. Peut-être déjà une fin de parcours. La lumière et la scénographie créent un flottement presque hypnotique. Le temps semble ralentir, s’épaissir, comme si les personnages évoluaient dans une zone suspendue entre présent et finitude. ⸻ Le vrai point de friction FOUD’ART C’est ici que le spectacle se fragilise. Oui, l’idée de départ est brillante. Oui, certaines scènettes sont drôles, absurdes, très justes. Oui, le regard porté sur le temps qui passe touche juste. Oui, le drame s’installe avec finesse. Mais la tension retombe parfois. Certaines séquences s’étirent, et l’émotion reste alors à distance. On n’est jamais face à un mauvais texte - Grumberg reste un immense dialoguiste - mais la matière dramaturgique semble parfois tourner sur elle-même. Résultat : on admire énormément. Mais on traverse moins qu’on ne regarde. ⸻ Le Grumberg essentiel… en version plus diffuse On retrouve tout ce qui fait sa signature : l’humanité, l’humour mélancolique, la dignité accordée aux êtres ordinaires. Mais ici, l’écriture paraît parfois moins tranchante que dans ses grandes pièces, comme si le minimalisme révélait aussi les zones de flottement du texte. ⸻ 🅵🅵 FOUD’ART Un spectacle porté par ses interprètes et son atmosphère bien plus que par sa progression dramatique. On rit. On sourit. On reconnaît du vrai. Mais on reste parfois au seuil de l’émotion. Et, au fond, c’est presque cohérent : ces familles qui s’aiment… sans jamais vraiment réussir à se rejoindre. ⸻ Infos pratiques Une pièce de Jean-Claude Grumberg Mise en scène Charles Tordjman Avec Jean-Pierre Darroussin et Christine Murillo Décor Vincent Tordjman • Lumière  Christian Pinaud • Costumes Anne Yarmola • Musique Vicnet THÉÂTRE HÉBERTOT À partir du 24 janvier 2026 • Du mercredi au samedi à 19h • Le dimanche à 17h30

  • ON PURGE BÉBÉ - Feydeau en ébullition générale

    🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART Vaudeville en surchauffe, corps au bord de la crise de nerfs, porcelaine explosive et chansons libératrices : Feydeau n’a jamais été aussi incandescent. ⸻ On l’avait rêvé. Émeline Bayart l’a fait. Après l’immense succès de 2021 au Théâtre de l’Atelier , la pièce culte de Georges Feydeau revient à Paris – et c’est une explosion de plaisir . Porté par la mise en scène fiévreuse et jubilatoire d’Émeline Bayart , On purge bébé retrouve toute sa démesure : un vaudeville en apnée, mené à 38,9°C , où le rire jaillit en cascade et où chaque scène semble prête à imploser. ⸻ Un vaudeville à température maximale Tout est là, dès la première minute : une négociation d’État autour de pots de chambre destinés à l’armée, un couple bourgeois au bord de l’implosion, un enfant-roi constipé, un mari cocu qui ignore tout… et un appartement transformé en champ de bataille domestique. Chez les Follavoine, le privé déborde sans retenue sur le public. Les affaires sérieuses se règlent entre bigoudis, négligé, purgatif refusé et humiliations conjugales. Feydeau pousse la trivialité à l’extrême – « le sexe et la merde », disait-il sans détour – avec une élégance ravageuse. ⸻ Feydeau, tragédien déguisé en clown Sous l’hilarité, On purge bébé agit comme une tragédie inversée . Chacun lutte pour sauver quelque chose – un contrat, la face, l’ordre domestique – sans jamais écouter l’autre. Résultat : une guerre totale, menée à coups de mauvaise foi, de mauvaise digestion et de quiproquos cauchemardesques. Feydeau peint ici, avec une précision féroce, une bourgeoisie reconnaissable entre toutes. Le rire devient un symptôme. Un spasme. ⸻ La trouvaille géniale d’Émeline Bayart : chanter la folie La mise en scène assume la fièvre. Corps en surchauffe, rythme effréné, jeu poussé au paroxysme. Et surtout : le retour des couplets chantés , tradition vaudevillesque brillamment réactivée. Accompagnées au piano par Manuel Peskine , ces respirations musicales ne cassent jamais l’élan : elles le révèlent . Elles donnent voix à l’inconscient des personnages – leurs désirs, leurs frustrations, leur cruauté – et transforment la pause en véritable moteur dramaturgique. ⸻ Une troupe en état de grâce La distribution est survoltée , engagée jusqu’au vertige. Marc Chouppart campe un Follavoine fébrile, pathétique et irrésistiblement drôle. Émeline Bayart , en Julie Follavoine, est un volcan : autoritaire, excessive, burlesque, tragique à force de vouloir tout contrôler. Manuel Le Lièvre offre un Chouilloux cocu étourdissant, grand corps bureaucratique traversé par la honte et l’aveuglement. Et Corinne Martin dynamite la scène en Toto : un « bébé » tyrannique, explosif, d’une liberté de jeu sidérante. Une performance qui marque. ⸻ Grand barnum jubilatoire Entre porcelaine qui éclate, couples qui volent en morceaux, chansons grinçantes et folie collective, On purge bébé devient un bijou de loufoquerie théâtrale . Au Théâtre Hébertot , la soirée a le goût d’une fête parfaitement maîtrisée : on rit beaucoup, on rit fort, et l’on savoure ce chaos avec un plaisir contagieux. ⸻ 🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART C’est fou. C’est dingue. C’est survolté. Une troupe géniale, une écriture au cordeau (on le savait déjà), et une mise en scène qui comprend que Feydeau n’est jamais aussi drôle que lorsqu’il frôle l’apoplexie. À déguster sans modération… et surtout sans purgation. ⸻ INFOS PRATIQUES ON PURGE BÉBÉ de Georges Feydeau Mise en scène Émeline Bayart Avec : Émeline Bayart, Marc Chouppart Manuel Le Lièvre (ou Christophe Canard) , Corinne Martin, Delphine Lacheteau, Vincent Arfa, Manuel Peskine (piano) Lumières Joël Fabing, assisté de Mélaine Danion • Assistant à la mise en scène Quentin Amiot Crédit photo Bernard Richebé Théâtre Hébertot Du 31 janvier au 19 avril 2026 → du jeudi au samedi à 21h , le dimanche à 15h Du 23 avril au 31 mai 2026 → du jeudi au samedi à 19h , le dimanche à 15h

  • PLING-KLANG - Monter un couple, visser l’intime

    🅵🅵🅵 FOUD’ART Un duo acrobatique inventif et tendre, qui transforme un meuble en kit en métaphore amoureuse réjouissante… malgré quelques longueurs, quelques répétitions et un regard parfois trop général sur le couple. ⸻ Un meuble en kit comme champ de bataille intime Qui n’a jamais vu son couple vaciller devant une étagère à monter ? Avec Pling-Klang , Mathieu Despoisse et Étienne Manceau prennent cette situation universelle - dérisoire et hautement inflammable - pour en faire le cœur d’un spectacle à la croisée du cirque d’objet, du théâtre et du récit intime . Sur scène, un seul objectif : monter un meuble sorti du carton. Mais très vite, la notice devient métaphore de la vie à deux, de ses injonctions, de ses maladresses, de ses silences et de ses ratés. Chaque vis qui tombe, chaque planche mal emboîtée raconte quelque chose du lien amoureux : la tentative, l’erreur, le compromis. ⸻ Deux corps, une narration Le duo fonctionne à merveille. Manipulateurs d’objets, jongleurs, acrobates, Despoisse et Manceau racontent autant avec leurs corps qu’avec leurs mots . L’humour naît du décalage, de la précision du geste, de cette manière très fine de faire surgir le sens à partir du trivial. La narration est bien là, claire, construite, et donne au spectacle une vraie colonne vertébrale. On rit, souvent. On se reconnaît. Et surtout, on suit cette montée progressive où le meuble devient un personnage à part entière, révélateur des failles comme des complicités. ⸻ Masculinité en chantier Au-delà du couple, Pling-Klang ouvre un chantier plus vaste : celui de la masculinité. Deux hommes au plateau, qui bricolent, construisent, se heurtent, doutent. Le spectacle ne cherche pas à imposer un discours mais laisse apparaître, par petites touches, des fragilités rarement exposées. Le rapport aux normes sociales - être en couple, réussir sa relation, construire ensemble - affleure sans lourdeur. La légèreté du dispositif permet aux instants plus graves d’exister pleinement, sans pathos. ⸻ Ce qui accroche… et ce qui résiste Si l’inventivité et l’originalité du projet séduisent largement, quelques longueurs viennent parfois freiner l’élan. Le spectacle embrasse plusieurs récits, plusieurs figures du couple, là où l’on aurait parfois aimé rester ancré dans une seule histoire, creuser davantage une relation précise plutôt que d’ouvrir vers « les couples » au pluriel. Ce léger éclatement n’enlève toutefois rien à la singularité de la proposition , ni à son intelligence scénique. Le détour vaut largement le coup, tant le regard porté sur l’intime est juste, drôle et délicatement bricolé. ⸻ 🅵🅵🅵 FOUD’ART Pling-Klang ne révolutionne pas le couple, mais le démonte avec assez d’invention et de tendresse pour qu’on s’y reconnaisse - et qu’on en rie. Le spectacle réussit là où beaucoup échouent : partir du minuscule pour toucher à l’essentiel . En transformant un meuble en kit en terrain de jeu scénique, Mathieu Despoisse et Étienne Manceau fabriquent un théâtre du quotidien aussi drôle que lucide, où l’intime se donne à voir sans fard ni grand discours. Si l’on peut regretter que le propos s’ouvre parfois trop largement - préférant parler des couples plutôt que d’un couple précis -, cette dispersion n’entame ni la force de l’invention, ni la sincérité du geste. L’humour, la précision corporelle et la complicité évidente du duo emportent l’adhésion, et laissent affleurer, sous la légèreté, des questions plus profondes sur l’amour, la norme et la masculinité contemporaine. Sans révolutionner le genre, Pling-Klang s’impose comme une proposition singulière et généreuse , rappelant que le théâtre peut encore naître d’un rien - une planche, une vis, un carton - pour peu qu’on y mette du jeu, du regard et de l’humanité. ⸻ Infos pratiques PLING-KLANG Auteurs Mathieu Despoisse, Étienne Manceau, Bram Dobbelaere Avec Mathieu Despoisse et Étienne Manceau Crédit photo ©Philippe Laurençon Théâtre du Rond-Point Du 27 janvier au 6 février 2026 • Mardi au vendredi : 20h • Samedi : 19h • Dimanche : 16h • Durée 1h10 En tournée • 2–3 octobre 2025 - Latitude 50, Marchin (BE) • 2 décembre 2025 - Espace Treulon, Bruges (33) • 4–5 décembre 2025 - Les 3T, Châtellerault (86) • 6–7 décembre 2025 - Avant-Scène, Cognac (16) • 9–13 décembre 2025 - La Coupe d’Or, Rochefort (17) - tournée en territoire • 7 février 2026 - L’Avant-Seine, Colombes (92) • 13–14 février 2026 - Festival Les Élancées, Scènes & Cinés, Istres (13) • 10–12 mars 2026 - Carré magique, Lannion (22) - tournée en territoire • 13–14 mars 2026 - L’Atelier Culturel, Landerneau (29) • 16–18 mars 2026 - La Passerelle, Saint-Brieuc (22) • 19–20 mars 2026 - Théâtre du Pays de Morlaix (29) • 31 mars & 3–4 avril 2026 - Théâtre Molière, Sète (34) • 1–2 avril 2026 - Festival LUN.E.S, Théâtre Jean Vilar, Montpellier (34) • 7–9 avril 2026 - Théâtre Durance, Château-Arnoux-Saint-Auban (04) • 29–30 mai 2026 - Le Cargo, Segré-en-Anjou (44) - tournée en territoire • 2–6 juin 2026 - La Coursive, La Rochelle (17) - tournée en territoire

  • COMMENT NICOLE A TOUT PÉTÉ - Grand barnum climatique, petite secousse

    🅵 FOUD’ART - Une machine scénique XXL, une troupe survoltée, des fulgurances comiques… mais un spectacle qui “voit grand” au point d’écraser ce qu’il promet : du vertige, on repart surtout avec un constat un peu plat. ⸻ Un débat public qui part en vrille (et c’est le concept) Frédéric Ferrer fabrique un faux débat participatif : micros, prises de parole, experts, opposants, habitants, élus, et même quelques espèces invitées au micro. Au centre : une mine de lithium, la transition écologique, et le grand théâtre de nos bonnes intentions. Le dispositif alterne réunions et “plongées” dans l’histoire du climat — du temps long au temps court, du local au global. Sur le papier, c’est une idée redoutable : montrer comment nos décisions minuscules s’écrasent sur l’immensité du vivant. ⸻ Ce qui fonctionne : le plateau, l’énergie, la satire Là, rien à dire : l’équipe est électrique . Ça court, ça change de peau, ça relance. Ferrer a ce talent précis : faire rire avec la langue administrative, les postures de pouvoir, la violence polie du “management responsable”. Certaines scènes sont franchement savoureuses - notamment quand le spectacle croque la figure corporate : la cheffe de projet, sûre d’elle, impeccable… et terrifiante de normalité. C’est drôle parce que c’est vrai. Et, pendant quelques instants, la satire devient une arme. Et puis il y a des éclats plus précieux : quand le vivant cesse d’être un décor et redevient une fragilité - faune, flore, sol, eau. Là, on se réveille. Là, ça mord. ⸻ Ce qui coince : “tout ça pour ça” Mais voilà : ça en fait beaucoup . Beaucoup de dispositif, beaucoup de monde, beaucoup d’images, beaucoup d’intentions. Et au bout d’un moment, le spectacle semble tourner autour d’une conclusion qu’on a déjà : ces débats participatifs peuvent être bruyants, dilués, et parfois… franchement inutiles. C’est là que la frustration arrive. Parce que la pièce annonce une dystopie, une complexité, un trouble. Or on apprend finalement assez peu - et surtout, on ne sent pas le choc . Le spectacle parle de l’extractivisme version “verte”, de la transition qui déplace les dégâts… mais l’écriture, très orientée, simplifie parfois son adversaire. À force de vouloir être clair, ça devient un peu “pensée unique”. Intéressant, oui. Déstabilisant ? Pas assez. ⸻ Le paradoxe Ferrer : l’humour qui éclaire… et l’empathie qui adoucit Comparé à Le Problème lapin (déjanté, instructif, sans morale), Nicole paraît plus lourd. Plus démonstratif. Plus “grand format”. Et ce grand format finit par lisser : trop de bons sentiments enlèvent de la profondeur à un sujet grave. On rit, on suit, on admire parfois la machine. Mais on attend cette bascule - celle où le théâtre ne décrit plus le monde : il le fait vaciller. Et elle n’arrive pas tout à fait. ⸻ FOUD’ART 🅵 Une proposition ambitieuse, portée par une troupe au cordeau et des scènes très drôles. Mais une fresque qui confond parfois ampleur et impact : beaucoup d’énergie pour une secousse trop courte. On s’attendait à mieux. On ressort un peu déçu - et c’est rageant, parce que le sujet, lui, mérite un uppercut. ⸻ Infos pratiques Comment Nicole a tout pété Conception et mise en scène Frédéric Ferrer Recherches et écritures Clarice Boyriven et Frédéric Ferrer Avec Karina Beuthe Orr, Clarice Boyriven en alternance avec Caroline Dubikajtis Patosz, Guarani Feitosa, Frédéric Ferrer, Militza Gorbatchevsky, Hélène Schwartz Crédit photo Vincent Beaume THÉÂTRE DU ROND POINT 21 janvier - 7 février 2026 • Mardi au vendredi, 19h30 - samedi, 18h30 - dimanche, 17h

  • MONARQUES - Quand la beauté déborde le tragique

    🅵🅵 FOUD’ART - Un grand poème scénique au décor sublime, porté par une émotion réelle… mais minée par une narration trop longue et un symbolisme parfois saturé, qui finit par “adoucir” un sujet pourtant brûlant. ⸻ Deux migrations, un même vertige Monarques croise deux odyssées : celle d’un parapentiste qui suit la migration des papillons monarques, espèce aujourd’hui menacée, et celle d’un candidat à l’exil accroché à La Bestia , ce train de marchandises qui traverse le Mexique jusqu’à la frontière américaine. Deux trajectoires Nord/Sud – Sud/Nord, deux corps en lutte, deux façons de défier le réel. Sur le papier - et dans l’intention - l’idée est puissante : faire dialoguer le vivant et l’humain , célébrer “tous les migrateurs”, dévoiler les invisibles, transformer un trajet en geste de mémoire et de consolation. Un théâtre-jardinier, dit le dossier, qui “reboise l’âme”. Et, par moments, oui : le spectacle ouvre de vraies fenêtres. ⸻ Le choc visuel : un décor sublime, une fable en grand format Dès les premières images, on comprend ce que cherche Emmanuel Meirieu : un théâtre qui fonctionne comme une symphonie d’images , presque un conte épique. Le décor est magnifique. Il y a une beauté plastique qui enveloppe l’ensemble, et des tableaux qui frappent. Mais cette beauté, si elle hypnotise, installe aussi un risque : celui de faire glisser la tragédie vers la fable , comme si l’horreur du réel devait absolument passer par un filtre d’enchantement. Or Monarques parle de migration, de frontières, de morts - un terrain où la poésie peut éclairer… mais aussi anesthésier. ⸻ “Tout ça pour ça” : une histoire vraie passionnante… longue à raconter Ton impression est nette : “Tout ça pour ça !” Et c’est exactement la fracture du spectacle. Oui, l’histoire est vraie, captivante, riche. Oui, le croisement entre le réfugié et cet homme “un peu fou” aux ailes d’un monarque géant a quelque chose d’inédit, de romanesque, de symbolique. Mais la narration s’étire. Elle se répète. Elle insiste. À force de vouloir tout dire, tout relier, tout sublimer, le récit perd en tranchant. Le spectacle devient “bourré de symboles” - forts, parfois magnifiques - mais si nombreux qu’ils finissent par faire écran . On admire, on suit, on reçoit… puis on attend que ça atterrisse. ⸻ Émotion, oui. Profondeur, moins. L’émotion est bien là. On se laisse emporter par l’odyssée. Il y a des moments de grâce, une mélancolie, un souffle qui attrape. Mais quelque chose se dérègle : trop de bons sentiments, trop de sentimentalisme . Comme si le spectacle voulait à tout prix consoler - et qu’en consolant, il atténuait la violence politique du sujet. Résultat : au lieu d’ajouter de la profondeur, cette couche de douceur enlève parfois de la force. La migration devient un conte. La tragédie devient “merveilleuse”. Et le merveilleux, ici, finit par simplifier ce qui devrait rester rugueux, complexe, inconfortable. ⸻ Le symbole “Monarque” : poésie utile ou image programmatique ? Le monarque-papillon est un symbole magnifique : fragile, migrateur, collectif, menacé. Et le spectacle le charge d’une valeur presque totémique - jusqu’à en faire une figure de “passage”, de survie, d’espoir. Sauf que l’accumulation symbolique peut donner l’impression d’un spectacle qui “sait déjà” ce qu’il veut faire ressentir. Là où Meirieu vise le réel “le moins fictionnel possible”, la forme grand format ⸻ 🅵🅵 FOUD’ART Un grand récit scénique, visuellement somptueux, traversé d’émotions et d’une intention généreuse… mais trop long, trop symbolique, trop “bon sentiment”. À vouloir faire consolation, Monarques perd une part de sa puissance politique : la tragédie, traitée comme un conte, finit par lisser ce qui devrait brûler. ⸻ Infos pratiques Monarques - Emmanuel Meirieu Théâtre des Quartiers d’Ivry (TQI) – Manufacture des Œillets 16 → 21 janvier 2026 • Durée : 1h30 - Dès 11 ans Texte & mise en scène Emmanuel Meirieu et Jean-Erns Marie-Louise (avec la complicité de Julien Chavrial et Odille Lauria) Avec Julien Chavrial, Jean-Erns Marie-Louise Création lumière / décor Seymour Laval (avec Emmanuel Meirieu) • Son & musique Félix Mulhenbach • Sculptures / marionnettes / mannequins / accessoires Émily Barbelin • Costumes Moïra Douguet Crédit photo Christophe Raynaud de Lage

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