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- Ancora Tu : Un bijou de théâtre sensoriel, entre autofiction, rituel et flirt
Un tableau noir. Des mots à la craie. Un comédien seul, magnifique, qui joue à reconstituer les morceaux d’un amour envolé. Avec Ancora Tu , Salvatore Calcagno signe une forme élégante, vibrante, sexy et pleine de grâce sur la mémoire amoureuse. Un solo habité par Nuno Nolasco, bouleversant et malicieux. Un théâtre queer et délicat, où la douleur devient beauté, et l’absence, un jeu partagé. L’amour comme fiction vivante Il y avait un spectacle à écrire, mais Salvatore est parti. Ne reste que Nuno, son amant, son partenaire, son double peut-être. Le projet s’est effondré. L’amour aussi. Alors, sur scène, Nuno tente de « faire ses valises », de classer les souvenirs, d’ordonner le chaos. Pour cela, il s’adresse à nous, spectateur·ice·s devenu·e·s confident·e·s, allié·e·s, complices. Sur un grand tableau, des mots griffonnés : Pizza Ristorante , Mes adieux , Dancing on my own … Chaque mot est une clé, une archive, une amorce de souvenir que le public choisit au hasard. Et Nuno déroule. Avec humour. Avec tendresse. Avec décalage. Et parfois, en douce trahison, il bifurque. Car ce n’est pas le bon mot, ou parce qu’il n’a pas envie. Parce qu’aimer, c’est aussi mentir un peu. Une partition sensorielle Calcagno, fidèle à sa compagnie garçongarçon , compose ici un « théâtre de portrait » à la croisée du cinéma, de la musique et de l’autofiction. Ancora Tu est une œuvre baroque et fragile, portée par le tempo d’un cœur brisé qui bat encore. Les ruptures de ton – entre mélancolie et second degré, entre lambeaux d’intime et pop queer assumée – sont autant de respirations maîtrisées. La scénographie est minimale, mais la lumière et les archives vidéo créent un écrin délicat aux errances de Nuno. Ce dernier, tour à tour toréador disco, petit garçon perdu ou prince cabossé, danse, chante, rit, joue – et parvient à convoquer, sans pathos, l’ombre lumineuse de l’amoureux absent. Autofiction incarnée, désir en fragments Ce qui touche, au fond, dans Ancora Tu , c’est moins l’histoire racontée que la manière dont elle nous regarde. Ce théâtre du souvenir n’est pas un repli narcissique. Il devient espace partagé. Tout le travail de Nuno Nolasco – d’une justesse rare – consiste à nous faire croire qu’il improvise, qu’il hésite, qu’il trébuche. Mais tout est là : sous le vernis de l’accident, un vertige parfaitement maîtrisé. Et puis il y a le désir. Le désir de revivre, de séduire, de rejouer. Un désir queer, jamais fétichisé, qui circule entre le public et la scène, entre l’acteur et ses spectateurs. Un flirt permanent avec le fantôme du passé. Un jeu avec l’intime, joyeux et cruel à la fois. Un théâtre qui soigne par le trouble À la fin, reste cette question : que reste-t-il de l’amour quand il s’éteint ? La mémoire ? Le théâtre ? La beauté du geste ? Avec Ancora Tu , Salvatore Calcagno propose une réponse pudique et flamboyante : il reste la possibilité de rejouer. Non pas pour effacer, mais pour honorer. Non pour expliquer, mais pour frissonner encore. Avis de Foudart 🅵🅵🅵🅵 Infos pratiques Ancora Tu Texte : Salvatore Calcagno & Dany Boudreault Mise en scène : Salvatore Calcagno Interprétation : Nuno Nolasco Festival Off Avignon 2025 Théâtre du Train Bleu • 5 au 24 juillet à 17h25 (relâches les 11 et 18) • Durée : 1h10 – Dès 14 ans
- Delirious Night : la transe comme soulèvement
Quand la danse devient contagion, quand la fête devient réponse, quand la nuit devient un cri. Et si l’excès était une manière de survivre ? Dans Delirious Night , Mette Ingvartsen orchestre une transe scénique à la fois sauvage, érudite et sensuelle. En mêlant rituels médiévaux et références post-rave, la chorégraphe convoque l’histoire des corps en révolte pour faire danser la crise. Une performance totale, vibrante, habitée. Et profondément politique. ⸻ La nuit comme théâtre des affections Oubliez la nuit douce et réconfortante. Chez Mette Ingvartsen, la nuit est fiévreuse, traversée de spasmes, de chants, de sueur et d’ombres. Elle est aussi le terrain d’une lutte invisible, une scène collective où s’affrontent joie et angoisse, pulsion de vie et vertige d’effondrement. Avec Delirious Night , la chorégraphe danoise puise dans les manies dansantes du Moyen Âge , les bals masqués, les carnavals et les fêtes clandestines pour interroger notre époque saturée de crises. Le plateau devient une rave médiévale, un cabaret apocalyptique, un exorcisme festif. On y danse pour survivre, on y danse pour oublier, on y danse pour réveiller. ⸻ Une contagion chorégraphique Neuf corps traversent la scène comme un seul organisme vivant. Ils se contaminent, s’imitent, s’amplifient. La danse y est rituelle, excessive, presque délirante , en écho aux affects collectifs qui saturent notre époque : fatigue, colère, euphorie, besoin de lien. Chaque geste semble répondre à un appel invisible. Les mains claquent, les pieds martèlent, les voix s’élèvent. On pense à des liturgies païennes, à des soulèvements urbains, à des défilés queer. La chorégraphie s’échappe des cadres traditionnels pour épouser la pulsation vitale d’un collectif en transe. ⸻ Masques, échafaudages et résistances Le décor – inspiré des free parties et du théâtre itinérant médiéval – évoque un entre-deux : entre le réel et l’imaginaire, entre la scène et la rue. Des échafaudages, des ampoules colorées, une plateforme mouvante composent un espace de jeu instable, comme notre époque. Les masques , quant à eux, sont à la fois des artefacts rituels et des outils de dissidence : masques de démons, de bêtes, de carnaval… mais aussi masques urbains, de hackers, d’anonymat. Le corps devient anonyme, collectif, politique. ⸻ Musique et friction sonore La création musicale de Will Guthrie tient du concert percussif. Les sons vibrent, cognent, s’allongent jusqu’à la saturation. Comme une rave qui dérape, la musique construit une transe hypnotique, appuyant les états altérés des interprètes. C’est une pulsation continue, un rythme qui ne lâche pas. Jusqu’à l’épuisement. ⸻ Danser contre l’ordre Plus qu’un spectacle, Delirious Night est un manifeste dansé. Un geste de résistance joyeux. Un soulèvement corporel contre l’effondrement généralisé. Mette Ingvartsen réactive des formes oubliées de libération collective, là où la danse devient poison et remède, onde et cri, célébration et protestation. Elle signe ici une œuvre à la croisée de l’histoire et de la rage contemporaine. Une pièce qui pulse, qui contamine, qui dérange. Et qui, une heure durant, fait surgir un monde en dehors du monde. Avis de Foudart 🅵🅵🅵 ⸻ Infos pratiques Delirious Night Chorégraphie et texte : Mette Ingvartsen Avec : Jayson Batut, Thomas Bîrzan, Dolores Hulan, Zoé Lakhnati, Elisha Mercelina, Mariana Miranda, Olivier Muller, Fouad Nafili, Júlia Rúbies Subirós Musique : Will Guthrie Crédit photo Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon Festival d’Avignon – 7, 8, 10, 11, 12 juillet 2025 • Durée : 1h
- Holden – Fugue adolescente, quête d’identité et mémoire en ébullition
Une voix en cavale Bonnet vissé sur la tête, couteau planqué dans la poche, Lola n’a pas fugué pour faire un caprice. Elle a seize ans et porte déjà sur ses épaules les vertiges du monde. Dans Holden , monologue fiévreux écrit par Guillaume Lavenant et mis en scène avec finesse par Marilyn Leray , c’est toute la confusion de l’adolescence qui affleure. Un corps en tension. Une voix en cavale. Une jeune fille en fuite vers elle-même. Lola veut qu’on l’appelle Holden. Non pas pour se rêver garçon, mais pour s’inventer une échappée, un double. Comme une béquille mentale face au tumulte. Holden Caulfield – le célèbre héros de L’Attrape-cœurs de Salinger – devient ainsi son alter ego fantasmé, un phare dans la nuit, un frère de solitude. Une adolescence à vif Mégane Ferrat , seule en scène, incarne Lola avec une intensité saisissante. Le texte, dense et nerveux, épouse le rythme des pensées d’une ado en apnée, confrontée à ses peurs, ses élans, ses contradictions. Elle attend son amie Luce, avec qui elle a prévu de fuguer. Mais l’attente devient introspection, la fuite une manière de suspendre le temps. Les souvenirs d’enfance remontent à la surface. Une violence diffuse, rentrée, l’habite. Entre pudeur et colère, la parole de Lola devient miroir d’une génération en équilibre instable, coincée entre l’enfance perdue et l’âge adulte à affronter. La scénographie sobre, les lumières sensibles de Sara Lebreton et l’univers sonore discret de Rachel Langlais construisent un écrin juste et tendu pour cette parole intime, jamais démonstrative, toujours vibrante. L’Attrape-cœurs, version XXIe siècle Il y a dans Holden une fidélité à l’esprit de Salinger sans jamais en faire un pastiche. Guillaume Lavenant distille des clins d’œil subtils au roman culte tout en offrant à Lola une voix autonome, contemporaine, profondément singulière. Le spectateur retrouve ce mélange de sarcasme, de lucidité désabusée et de fragilité brute qui fait de L’Attrape-cœurs un texte intemporel – mais dans un corps, une langue, un imaginaire résolument d’aujourd’hui. À l’image du spectacle : frontal, pudique, bouleversant. Quand le rideau tombe, quelque chose persiste. Une secousse douce. Une parole qui chemine en nous, bien après la fin. Car ce que raconte Holden , c’est cette minute précise où l’on comprend que grandir, ce n’est pas devenir sage, mais apprendre à marcher avec ses fêlures. Et que parfois, pour survivre, il faut savoir se réinventer. S’inventer Holden. Avis de Foudart 🅵🅵🅵 Infos pratiques HOLDEN Texte Guillaume Lavenant Conception & mise en scène Marilyn Leray Avec Mégane Ferrat Création musicale Rachel Langlais Lumière Sara Lebreton Scénographie Valérie Jung Costumes Caroline Leray Crédit photo Jérôme Teurtrie Festival OFF Avignon Théâtre La Manufacture Les 5, 7, 9, 11, 13, 15, 19, 21 juillet à 14h50 • Durée : 1h05 • À partir de 14 ans
- WASTED (Fracassé·e·s) – Le dernier jour du reste de leur vie
Trois amis, dix ans après. Une nuit pour tout remettre en jeu. Ted, Charlotte et Dan fêtent les 10 ans de la mort de Tony, leur ami de toujours. Mais plus que l’absence, c’est un autre deuil qui surgit : celui de leurs rêves d’ado. Une jeunesse fracassée, des idéaux qui s’effilochent, un avenir devenu flou. Qu’ont-ils fait depuis ? Rien, ou si peu. Installés sans l’être, vivants à peine. Et cette nuit-là, shootés à la coke et à l’alcool, ils décident peut-être de tout envoyer valser. Repartir à zéro. Mais en sont-ils vraiment capables ? Une jeunesse en clair-obscur Dans WASTED , Kae Tempest compose un poème de la désillusion, un texte brut et doux, incandescent et mélancolique. La langue claque, tangue, vacille entre quotidien prosaïque et fulgurances poétiques. La mise en scène de Martin Jobert ne cherche pas l’effet. Elle sublime l’ordinaire. Elle rend tangible ce vertige de vivre à l’âge où l’on croyait déjà avoir tout raté. On pense à Trainspotting , à Skins , à nos propres déroutes. Ce sont des jeunes adultes, et pourtant déjà fatigués. Des êtres désorientés, qui oscillent entre cynisme et désir d’y croire encore. “Célébrer Tony, c’est surtout faire le deuil de l’ancien futur glorieux.” Une scénographie épurée, un texte vibrant Un plateau quasi vide, un monolithe lumineux en guise de décor : à la fois tombe, stèle urbaine et totem des illusions perdues. Tout autour, les corps se figent, la parole fuse, la lumière glisse. Rien n’est naturaliste ici, mais tout est incarné. Les addictions sont symbolisées par des jets de paillettes. La drogue devient métaphore, la fête devient fuite. Et dans cet entre-deux vacillant, une musique baroque -composée par Raphaël Mars - s’infiltre, mystérieuse, presque mystique. Un contrepoint bouleversant à l’esthétique urbaine du texte. Une voix chantée plane comme un fantôme, peut-être celui de Tony. Elle agit comme une mémoire sonore, un ange gardien perdu dans la nuit. Trois voix, une génération La distribution alterne selon les jours, mais les comédien·nes partagent une même intensité, une même énergie brute. Ils incarnent des figures trouées par la lucidité , tiraillées entre le confort d’une vie stable et le manque existentiel. La langue est directe, quotidienne. Mais les chœurs en anglais , proches du spoken word, ouvrent une faille poétique. C’est dans ces moments suspendus que le texte de Kae Tempest prend toute sa dimension : générationnelle, intime, lucide. La médiocrité sublimée Martin Jobert réussit ce pari rare : rendre bouleversante la banalité . En mêlant confidences brisées, monologues crus et envolées lyriques, WASTED devient une fresque miniature, un théâtre de l’errance contemporaine. Ce n’est pas un spectacle qui assène, c’est un spectacle qui écoute. Et qui laisse l’écho durer. “Non, je ne serai pas le plus jeune oscarisé de l’histoire. Je ne poserai pas pour Vanity Fair. Je serai intermittent. Et c’est déjà pas mal.” À peine trente ans, et déjà à bout de souffle. Mais dans ce théâtre habité par la tendresse et la rage, la jeunesse n’est pas vaincue : elle se débat, elle éclaire, elle émeut . WASTED nous parle à l’endroit le plus sensible : celui de nos rêves enfuis, de nos renoncements, et de nos petites victoires. Un moment d’intensité rare, qui sublime les failles. Avis de Foudart 🅵🅵🅵 Infos pratiques WASTED (Fracassé·e·s) Texte Kae Tempest Mise en scène Martin Jobert Avec (en alternance) Simon Cohen, Tristan Pellegrino, Kim Verschueren, Chloé Zufferey Musique originale Raphaël Mars Lumières Gautier Le Goff • Costumes Juliette Chambaud • Son Simon Garrette Crédit Photo © Gulliver Hecq Festival OFF Avignon 11 Bd Raspail – Avignon • Du 5 au 24 juillet 2025 (relâche les vendredis) à 15h05 • Durée 1h15 • Dès 14 ans
- La Révérence – Portrait d’un fils de paysan devenu comédien
Quitter le village sans trahir les siens. Monter sur scène sans s’excuser. Avec La Révérence , Emeric Cheseaux signe un premier seul-en-scène aussi drôle que bouleversant. Seul face au public, avec pour tout décor quelques caisses à vendanges, il convoque tout un monde : celui de son enfance dans un village agricole de Suisse romande, et celui qu’il a choisi - la scène. Entre hommage tendre et distance critique, cette autofiction lumineuse est à la fois enracinée et en mouvement. Il y a de la gouaille dans sa voix, de l’amour dans chaque imitation. D’un geste, Emeric devient son oncle rustre, sa grand-mère au parler fleuri, un copain d’école, une voisine. Il se glisse dans leurs mots, leurs corps, leurs maladresses - sans jamais se moquer. La Révérence fait entendre les voix des gens « du cru », celles que le théâtre oublie trop souvent. Et derrière l’humour, perce une tendresse infinie. Cheseaux transforme le singulier en collectif, le personnel en politique. Il capte l’humanité dans les failles du langage. Il parle patois, il parle franc, il parle vrai. Du théâtre pour réconcilier les mondes Né d’un long travail d’écoute, le spectacle puise dans les récits des habitant·es de sa région. Cheseaux les recueille comme on cueille des souvenirs avant qu’ils ne tombent. À partir de cette matière orale, il tisse une partition scénique vivante, argotique, drôle, parfois cruelle, toujours sincère. Le tout porté par une énergie généreuse, un regard lucide et un humour tendre. Mais La Révérence , c’est aussi l’histoire d’une rupture. Celle d’un jeune homme longiligne qui monte à la « grande ville » pour faire… du théâtre. Et qui revient, sur scène, pour raconter ce départ sans arrogance ni regret. Il cherche sa place entre deux mondes : celui qu’il a quitté, et celui qu’il tente de comprendre. Un moment suspendu entre émotion, rire et mémoire Le charme d’Emeric Cheseaux opère immédiatement. Il nous embarque dans son histoire comme dans une veillée de fin d’été. Le temps passe à toute vitesse. On rit, on s’émeut, on se reconnaît. C’est peut-être là sa plus grande force : parler de lui pour parler de nous. « Parce que tô, Emeric, mèteunant tu vas faire quoi en bas par là-bas ? Du ? Théôtre ? Ah, mon djeu, mon djeu ! » - La Grand-Maman, hilarante et inoubliable. Avis de Foudart 🅵🅵🅵 Infos pratiques La Révérence Texte, mise en scène et interprétation Emeric Cheseaux Collaboration artistique Coline Bardin Regard extérieur Shannon Granger Création lumière Céline Ribeiro Crédit Photo © Andreas Eggler Festival Off Avignon 2025 Tiers-Lieu La Respélid’ / Théâtre du Train Bleu Du 5 au 23 juillet (jours impairs) à 19h35 • Durée 1h • À partir de 12 ans
- “Le Chant des Lions” : un amour, un chant, une Résistance
Quand une chanson fait trembler l’Histoire 🎭 Festival Off Avignon 2025 – Théâtre des Gémeaux Et si une simple chanson pouvait rallumer l’espoir au cœur de la nuit ? Avec Le Chant des Lions , la troupe des Téméraires nous plonge dans une histoire vraie, judicieusement romancée et bouleversante : celle d’un amour entre deux artistes et d’un chant devenu cri de ralliement pour une nation en lutte. ⸻ Une voix, un amour, une guerre Paris, 1933. Germaine Sablon, star de la chanson, fait chavirer les cœurs dans les cabarets. Dans la salle, un homme s’attarde : Joseph Kessel, écrivain, aviateur, grande gueule et grand cœur. Coup de foudre. Mais la grande Histoire vient percuter leur romance. Guerre. Exil. Résistance. Et au milieu : une chanson née de leurs silences et de leur rage. Le Chant des Partisans , écrit à Londres, enregistré dans l’urgence par Germaine Sablon, devient l’hymne clandestin des résistants. Aujourd’hui, toutes les chansons de Sablon sont tombées dans l’oubli… sauf celle-là. ⸻ Théâtre vivant, son vibrant Sur scène, la magie opère autant par les oreilles que par les yeux. Bruitages, musiques et voix sont réalisés en direct, dans une mise en scène inventive de Charlotte Matzneff, aussi sensible qu’audacieuse. Le plateau se transforme tour à tour en radio, en cabaret, en zone de guerre. Mehdi Bourayou, à la fois musicien et bruiteur, orchestre l’Histoire en temps réel. La scénographie grince, respire, vibre. Et les silences… parlent. ⸻ Une troupe habitée par l’Histoire Tous les comédiens chantent, dansent, vibrent. Ils donnent à voir une France vacillante, mais debout. La distribution impressionne par son engagement et sa polyvalence. Vanessa Cailhol (ou Marina Pangos), dans le rôle de Germaine Sablon, et Éric Chantelauze, dans celui de Joseph Kessel, brillent par leur présence et leur intensité. Mention spéciale à Élodie Colin — alias Katia et la carpe — qui passe de la légèreté à la gravité avec une fluidité bouleversante. Thierry Pietra, en Darrier, impose une intensité rare et nuancée. On les suit, on les aime, on tremble avec eux. ⸻ Un rappel nécessaire Le Chant des Lions raconte un moment de bascule. Quand l’amour devient engagement. Quand une voix de femme ose chanter là où tout se tait. Quand un chant devient flamme. « Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ? » Un spectacle poignant, accessible dès 10 ans, à ne pas manquer. Parce que certaines chansons changent le monde. Et qu’il suffit parfois de les écouter… pour ne pas l’oublier. Avis de Foudart 🅵🅵🅵 ⸻ 🎟 Infos pratiques Le Chant des Lions De Julien Delpech & Alexandre Foulon Mise en scène et dramaturgie : Charlotte Matzneff Avec : Vanessa Cailhol ou Marina Pangos, Éric Chantelauze, Thierry Pietra, Thibault Pinson, Élodie Colin, Mehdi Bourayou Musique : Mehdi Bourayou • Costumes : Corinne Rossi • Lumières : Moïse Hill • Scénographie : Antoine Milian 📸 Photo © Fabienne Rappeneau 📍 Festival Off Avignon 2025 – Théâtre des Gémeaux 🗓 Du 5 au 26 juillet à 14h40 (relâches les mercredis 9, 16 et 23) ⏱ Durée : 1h30 • 👨👩👧👦 Tout public dès 10 ans
- Ubu Président : Quand le grotesque de Jarry percute la folie de notre époque
Il fut un temps où Ubu voulait devenir roi. Aujourd’hui, il rêve d’être président. À l’heure où le réel dépasse parfois la fiction dans l’absurde, Ubu Président – comédie musicale satirique signée Mohamed Kacimi d’après Ubu Roi , mise en scène par Isabelle Starkier – résonne avec une drôlerie aussi vertigineuse qu’inquiétante. Présentée au Festival Off d’Avignon 2025, cette variation chantée, foutraque et mordante fait grincer des dents… en musique. D’Ubu Roi à Ubu Président : un glissement (trop ?) naturel Créé en 1896 par Alfred Jarry, Ubu Roi jetait les bases d’un théâtre grotesque, libre, explosif. Père Ubu, tyran infantile et vorace, massacre, taxe, trahit dans une quête de pouvoir absurde et sans limite. Un siècle plus tard, Kacimi n’a presque rien à forcer : un plateau télé, un micro, un zeste de chômage… et voilà Ubu et sa femme catapultés dans une course présidentielle qui fait froid dans le dos. Dans une cuisine vide, deux losers fauchés rêvent de grandeur. Une journaliste de « Niouze » les filme, la machine médiatique s’emballe. Et nous voilà embarqués dans une ascension politique aussi grotesque que glaçante. Ça vous rappelle quelque chose ? Une satire qui tape là où ça fait (encore) rire Kacimi ne se contente pas d’actualiser Jarry : il invente un langage ubuesque d’aujourd’hui, tisse des dialogues affûtés – parfois un peu faciles, mais toujours percutants. Pouvoir, médias, pulsion de domination : tout passe à la moulinette du grotesque. Oui, certaines évidences sont martelées : le pouvoir rend fou, la télévision abrutit, le peuple est manipulable. Mais l’ensemble garde une belle énergie comique, portée par un rythme soutenu et quelques trouvailles musicales réjouissantes. Une comédie musicale grinçante et déjantée Cinq comédiens-chanteurs-musiciens sur scène : c’est l’orchestre endiablé de cette farce politique qui se danse autant qu’elle se hurle. La partition d’Alain Territo puise dans tous les styles : tango déglingué, hymnes absurdes, chœurs satiriques. Le chant devient ici arme de propagande, cri d’angoisse ou éclat de rage. La mise en scène d’Isabelle Starkier, fidèle à son goût pour les formes hybrides, bricole un théâtre pauvre en apparence mais riche en métaphores : décors carton-pâte, costumes kitsch, effets de distanciation revendiqués. On pense à Brecht, à Alfredo Arias, au cabaret politique des années 70… mais aussi aux formats viraux d’aujourd’hui. Le grotesque comme miroir du réel C’est là que le spectacle frappe juste – et dérange. Ubu Président ne cherche pas une analyse fine du présent, mais en révèle le délire. Un grand cri collectif, entre carnaval et cauchemar. Et parfois, entre deux rires, une gêne s’invite. Peut-être est-ce là sa plus grande réussite : nous laisser penser que le grotesque ne vient pas de la scène… mais de ce qui l’entoure. 🎟 À recommander à celles et ceux qui rient jaune. Avis de Foudart 🅵🅵 INFOS PRATIQUES Ubu Président Texte : Mohamed Kacimi, d’après Ubu Roi d’Alfred Jarry Musique : Alain Territo Mise en scène : Isabelle Starkier Avec : Stéphane Barrière, Michelle Brûlé, Stéphane Miquel, Clara Starkier, Virgile Vaugelade Costumes : Aurore Popineau • Décor : Jean-Pierre Benzekri • Chef de chant : Cathy Missika • Lumières : Jean Grison • Crédit photo : Elie Benzekri Festival Off Avignon 2025 Théâtre du Balcon • Du 5 au 26 juillet – à 18h30. Relâches les jeudis 10, 17 et 24 juillet • Durée : 1h20
- Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer : rock, douceur et révolution
Et si l’insurrection prenait la forme d’un murmure ? Sur le plateau en ruines de La Scierie, un mur de parpaings s’est effondré. Des chants anciens résonnent. Une femme se lève, droite, frontale, pour dire le monde tel qu’il chancelle – et tel qu’il pourrait renaître. Avec Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer , Anne Conti s’empare d’un texte manifeste de Virginie Despentes, écrit en 2020 et resté inédit jusqu’à aujourd’hui. Plus qu’un spectacle : un cri poétique, un appel à la tendresse dans un monde saturé de violence. Des ruines à la révolution : bifurquer ou disparaître Tout commence lors d’un séminaire au Centre Pompidou. Une tribune que Despentes transforme en manifeste. Elle y appelle à briser les chaînes du capitalisme, du patriarcat, du racisme, de l’hétéronormativité. Mais ce qui frappe ici, c’est moins la colère que l’élan : celui d’un monde à reconstruire, avec douceur et poésie. Anne Conti en fait un objet scénique radical et sensible, entre concert, rituel païen et performance féministe. Le texte, dense et ciselé, prend le temps d’habiter le plateau. Il se dilate, se déplie, devient contagieux. Une partition poético-punk Anne Conti incarne elle-même ce manifeste. Son adresse est directe, vibrante, rythmée comme une partition. Autour d’elle, les musiciens Rémy Chatton (violoncelle, guitare) et Vincent Le Noan (percussions) tissent une bande-son puissante, traversée d’échos baroques, de grondements tribaux et de comptines suspendues. Le spectateur est pris dans une spirale : rock, chamanique, parfois apaisée, toujours engagée. La scénographie – conçue avec la complicité de Phia Ménard – évoque un chantier à ciel ouvert : fragments de murs, tapisserie déchirée, poussières d’un monde ancien. Mais l’effondrement devient promesse : à mesure que la scène s’élève, des constellations apparaissent, comme une invitation à inventer un autre futur. Des mots qui percutent, une douceur qui désarme Virginie Despentes n’a jamais mâché ses mots. Mais ici, sa plume se fait souffle. Entre injonction politique et confidence intime, elle interroge la frontière, la liberté, le lien, la révolte, le soin. Chaque phrase devient boussole pour celles et ceux qui refusent le cynisme. Le geste théâtral d’Anne Conti n’en rajoute jamais. Il amplifie, incarne, écoute. Il ouvre un espace d’accueil, pour que les spectateurs s’y projettent et, peut-être, se laissent contaminer. Car, comme le dit le texte : « Chaque fois que tu fais ce qu’il te convient de faire, ta liberté me contamine. » Un manifeste scénique d’une rare justesse Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer est un moment de théâtre comme on en vit peu : puissant sans être brutal, politique sans être dogmatique. Un souffle d’air frais venu des ruines. Une déclaration d’amour à la capacité de changer. À la fragilité comme force. Un uppercut doux. Avis de Foudart 🅵🅵🅵🅵 Infos pratiques Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer Texte Virginie Despentes Mise en scène Anne Conti (avec la collaboration de Phia Ménard) Avec Anne Conti, Rémy Chatton (guitare, violoncelle), Vincent Le Noan (percussions) Création vidéo Cléo Sarrazin • Lumière Laurent Fallot Crédit photo Didier Pérou Festival OFF AVIGNON La Scierie – Le Hangar • Du 4 au 26 juillet 2025 (relâches les 8, 15, 22) à 18h00 • Durée 1h • Tout public à partir de 15 ans
- When I Saw the Sea – Rituels de résistance et éclats de dignité
l’horizon, se redresser, témoigner. Avec When I Saw the Sea , le chorégraphe libanais Ali Chahrour livre un spectacle à la fois bouleversant et nécessaire. Sur scène, trois femmes migrantes -survivantes du système d’exploitation connu sous le nom de Kafala - prennent la parole, dansent, chantent, et surtout : se tiennent debout. À l’oppression répond un chant de liberté. À l’invisibilisation, une présence ardente. Et à l’oubli, une mémoire incarnée. Le corps comme archive, le plateau comme refuge C’est un théâtre-récit. Un théâtre-musique. Un théâtre-rituel. When I Saw the Sea ne cherche pas à représenter ou dénoncer frontalement, mais à transmettre par le sensible , le fragment , la vibration . Le plateau nu devient un espace de réinvention où les récits intimes de Rania Jamal , Zena Moussa et Tenei Ahmad se déploient sans pathos, portés par une esthétique sobre mais puissante. Chacune, à travers sa voix, sa langue, son chant ou son silence, devient une conteuse contemporaine d’un exil permanent. La mise en scène épouse ces récits avec pudeur et respect, soutenue par la lumière brute de Guillaume Tesson et la musique vibrante de Lynn Adib et Abed Kobeissy , qui accompagnent les corps sans jamais les dominer. Un acte politique incarné Le spectacle naît d’un contexte concret et tragique : l’abandon, en pleine guerre, des travailleuses domestiques migrantes au Liban. Mais loin d’un théâtre du constat, When I Saw the Sea est un théâtre de la transformation . Il fait de ces histoires des tremblements poétiques , des appels à la justice , frôlant parfois l’incantation hypnotique. Par sa démarche, Ali Chahrour redéfinit l’acte artistique comme prise de parole , transmission , réparation . On pourrait croire que le spectacle survole son sujet. Il n’en est rien. Sans jamais tomber dans le didactisme ni dans l’ émotion facile , la pièce maintient une tension singulière : elle raconte sans expliquer, elle dénonce sans accuser, elle fait exister plutôt qu’exhiber. When I Saw the Sea tient ainsi d’un baptême laïque -une traversée poétique, politique et profondément humaine. Un spectacle rare, à ne pas manquer Dans la continuité de son œuvre, Ali Chahrour affirme ici un geste artistique profondément engagé , d’une grande finesse formelle . Il donne la parole à celles qu’on n’écoute jamais, sans médiation, sans filtre, avec une radicalité douce . Il fait du théâtre un lieu d’ émancipation , de mémoire et de réparation . Un spectacle qui fend le silence comme une vague fend la roche. Avis de Foudart 🅵🅵🅵 Infos pratiques When I Saw the Sea Conception : Ali Chahrour Avec : Tenei Ahmad, Zena Moussa, Rania Jamal Musique live : Lynn Adib, Abed Kobeissy Crédit photo © Lea Skayem La FabricA, Festival d’Avignon • Du 5 au 8 juillet 2025, à 13h • Durée : 1h10
- NÔT - Une nuit de plus, un vertige de récits
📍 Festival d’Avignon 2025 – Cour d’honneur du Palais des Papes 🗓 5, 6, 8, 9, 10, 11 juillet – 22h | ⏱ 1h45 💃 Chorégraphie et mise en scène : Marlene Monteiro Freitas Et si danser, c’était survivre ? Avec NÔT , Marlene Monteiro Freitas convoque la mémoire de Shéhérazade et des Mille et Une Nuits , non pour les illustrer, mais pour en prolonger l’élan vital : celui d’un récit qui sauve, d’une parole qui suspend la mort. Sur le plateau vertigineux de la Cour d’honneur, elle compose un opéra chorégraphique libre et sauvage, fragmentaire et fascinant. Mais entre moments de fulgurance et longueurs assumées, le spectacle divise. NÔT se traverse comme un rêve détraqué – ou un cauchemar poétique, selon la sensibilité de chacun. La nuit comme territoire de métamorphose “NÔT” signifie “nuit” en créole capverdien. Une nuit symbolique et sensorielle, où les repères s’effacent, où les récits se chevauchent, où les corps deviennent fictions. La scénographie, entre chambre médiévale et cabinet de curiosités, déploie des couches de tissus, de formes et de gestes dans un brouillage constant du réel. Tout y est stratifié, flou, mouvant – comme les souvenirs d’un conte raconté à voix basse. Shéhérazade réinventée Freitas part du conte-cadre, celui de la femme qui sauve sa vie en racontant. Elle y lit une fable de survivance, de pouvoir du récit, mais aussi un miroir de notre époque : Qui sont les Shéhérazade d’aujourd’hui ? Que veut dire survivre par la parole dans un monde saturé d’images et de règles ? Le spectacle ne répond pas : il pose des figures, des sensations, des tensions . Une transe étrange traverse les tableaux successifs, entre masques grotesques, cris d’oiseaux et rituels collectifs. Le monumental et le minuscule La Cour d’honneur devient un théâtre des contrastes. Entre la muraille imposante et les corps minuscules, NÔT joue de l’échelle pour brouiller la perception. Le moindre geste devient une résonance, un écho à la pierre, au ciel, au silence. Mais dans ce gigantisme scénographique surgissent aussi des détails déroutants : un pot de chambre, par exemple, qui traîne en longueur… au point de brouiller parfois la tension dramaturgique. Une chorégraphie du chaos La partition chorégraphique de Freitas est tout sauf linéaire. Ici, chaque scène naît d’un détail : une poupée, un tissu, une grimace, une voix. Et puis tout explose. Le geste devient cri, le cri devient mouvement. Le spectacle avance par à-coups, en refusant tout confort narratif . Par moments, on se perd. Mais parfois aussi, on est saisi par une image sublime, un enchaînement rythmique saisissant, une pulsation musicale intense. La chanteuse – véritable tornade scénique – électrise l’espace. Un envoûtement qui divise NÔT n’est pas un spectacle “à message”, ni même “à comprendre”. Il est à traverser , comme une nuit peuplée de visions. Pour certains, ce sera un voyage hypnotique, un appel au rêve, une exploration du mythe. Pour d’autres, un labyrinthe trop opaque, une abstraction qui tient parfois le spectateur à distance. “Le désir peut faire peur, mais c’est lui qui nous permet d’avancer et de créer.” - Marlene Monteiro Freitas Une œuvre libre, troublante, inclassable Après Bacchantes , Jaguar , ou LULU , Marlene Monteiro Freitas poursuit ici son exploration d’un théâtre chorégraphique impur, hybride, intuitif . NÔT est une œuvre qui ne cherche pas à plaire, mais à perturber. Une forme d’ insoumission esthétique , où la danse devient rituel, où le mythe se tord, où le corps prend la parole là où les mots échouent. En sortant de la Cour d’honneur, on ne sait pas exactement ce qu’on a vu. Mais on sait qu’on a été traversé. Avis de Foudart 🅵🅵 Infos pratiques NÔT Chorégraphie & mise en scène Marlene Monteiro Freitas Cour d’honneur du Palais des Papes – Festival d’Avignon 2025 • Du 5 au 11 juillet (relâche le 7) • 22h | Durée 1h45 Crédit photo © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
- ZOOM : Portrait d’une mère en clair-obscur
Festival Off Avignon 2025 Une femme. Un fils. Un rêve plus grand que la vie. Et si, derrière les enfants dits “difficiles”, il y avait des mères invisibles ? Des femmes cabossées, qui se débattent, qui rêvent, qui s’épuisent à transmettre ce qu’elles n’ont jamais reçu ? Dans Zoom , la nouvelle création de la compagnie Paradoxe(s), Pamela Ravassard donne corps à l’une de ces figures silencieuses et bouleversantes : la mère du Burt . Un seule-en-scène haletant, à la croisée d’une confession intime et d’un fantasme hollywoodien, où s’entrechoquent les projecteurs de cinéma, les éclats de rire et les silences fêlés. Une réunion parents-profs comme clap de début Fin septembre, salle de classe anonyme. Les chaises sont rangées, le professeur principal est en retard. Et soudain, elle se lève. Celle qu’on n’attendait plus, celle dont on aurait préféré oublier l’existence : la mère du Burt . Très vite, la pièce bascule. On quitte le huis clos scolaire pour une traversée à la fois comique et poignante , entre Sochaux et Sartrouville, entre les plateaux de tournage et les bureaux de Pôle Emploi. Elle parle pour son fils. Pour elle. Elle se raconte comme on se confesse. Et peu à peu, c’est son propre film qu’elle projette sous nos yeux. Zoom sur une femme, pas sur un enfant Si le titre intrigue, ce n’est pas Burt le véritable sujet de la pièce. Le “zoom”, c’est sur elle qu’il s’opère. Elle, la mère sans filtre, au rire extravagant, énergique, drôle, à la fois pathétique et magnifique. À coups d’anecdotes, de souvenirs, de dérapages épiques, elle déconstruit l’illusion de la réussite, interroge le sacrifice maternel et met en lumière les déterminismes sociaux qui enferment dès l’enfance. Le texte de Gilles Granouillet , ciselé comme une lame tendre, explore avec finesse cette ambivalence : vouloir le meilleur pour son enfant… au risque de l’étouffer. Une mise en scène cinématographique et sensible Pamela Ravassard - qui interprète aussi le rôle - construit un univers scénique à la frontière du théâtre, du cinéma et du rêve. Un plateau nu, traversé de vitres, d’ampoules, de projecteurs. Une lumière qui se module comme un travelling. Un son qui frôle la science-fiction. Tout ici évoque l’art du montage , du flashback , du grand angle émotionnel . Les clins d’œil au septième art sont omniprésents : musiques de John Williams , Nino Rota , jingles de grands studios… Mais loin d’être un gadget, cette esthétique hollywoodienne devient le langage de la mère : son refuge, son filtre, son mirage . À défaut d’avoir pu offrir une vraie vie, elle aura offert un scénario . Une régie d’orfèvre pour une partition millimétrée Impossible de parler de Zoom sans saluer le travail technique d’orfèvre qui accompagne la comédienne. La régie lumière et son, en parfaite symbiose, sculpte un écrin d’émotions mouvantes . Les effets spéciaux, la musique live (portée par le violoncelliste Nathan Minière ), les jeux de reflets et d’ombres offrent une profondeur quasi cinématographique à ce théâtre de l’intime. Entre burlesque et tragédie, un vertige salutaire Zoom est un récit de résilience et de transmission , dans la lignée des précédents spectacles de la compagnie ( 65 Miles , Courgette ). Un portrait de femme seule contre le monde, qui fait sourire avant de poignarder doucement. Une odyssée intérieure où l’on vacille, comme elle, entre ce qu’on rêve pour ses enfants et ce que la vie impose. Et s’il ne restait que l’amour — nu, maladroit, immense ? C’est peut-être cela, le vrai gros plan . Avis de Foudart 🅵🅵🅵 Infos pratiques ZOOM Texte Gilles Granouillet Mise en scène et interprétation Pamela Ravassard Nathan Minière (violoncelle), Cyril Manetta (lumière), Frédéric Minière (son), Hanna Sjödin (scénographie et costumes), Johan Nus (chorégraphie), Stéphane Corbin (coach vocal) Crédit photo Alexandro Guerrero Festival Off Avignon 2025 Théâtre du Girasole • Du 4 au 26 juillet • Relâche les 8, 15, 22 juillet• 10h00 • À partir de 12 ans • Durée 1h20
- Alexeï et Yulia - L’amour au bord du gouffre
Festival Off Avignon 2025 – Théâtre des Halles – Chapelle Sainte-Claire Un couple. Une nuit. Un choix qui peut tout faire basculer. Et si aimer était un acte de résistance ? Dans Alexeï et Yulia , Sabrina Kouroughli et Gaëtan Vassart imaginent, à partir de faits réels, la dernière nuit d’Alexeï Navalny et de son épouse Yulia, juste avant leur retour — et sa chute — en Russie. Huis clos fiévreux, brûlant, la pièce redonne chair à ce que le pouvoir a tenté d’effacer : une parole intime, politique, radicalement humaine. Un dialogue interdit rendu au monde Le point de départ est vertigineux : un texte que Navalny aurait écrit depuis sa cellule, confisqué par les autorités. Un souvenir de son dernier échange avec Yulia. C’est cette absence que les auteurs choisissent d’habiter. Sur scène : deux voix, deux corps, deux feux. Un couple debout face à la peur, aux doutes, à l’histoire qui cogne à la porte. Lui veut rentrer à Moscou. Elle tente de l’en dissuader. Fuir pour survivre ou rester pour lutter ? Une question universelle posée avec une justesse poignante, dans une langue sans emphase, mais chargée d’urgence. Un cri plein de tendresse. Une partition à deux voix, intensément habitée Gaëtan Vassart et Sabrina Kouroughli incarnent leurs personnages avec une sobriété bouleversante. Pas de pathos, pas d’héroïsme plaqué — juste la tension nue d’un choix. L’intime comme terrain de lutte. Leur complicité scénique saisit par sa vérité : elle fait exister le couple au-delà du politique, dans les regards, les silences, les gestes qui vacillent et les mots qui blessent autant qu’ils protègent. La mise en scène, épurée et poétique, évoque une mémoire suspendue. Sol rouge comme le sang, la passion, la Russie. Une guitare, une couverture, une couronne de fleurs : objets simples, chargés de résonances. La musique — Vissotski, Lou Reed, Anohni — hante l’espace comme un souffle fragile, libre, indomptable. Un cri d’amour et de lucidité Alexeï et Yulia ne sanctifie pas Navalny. Il le rend humain. Plus encore : il révèle la puissance politique d’un lien amoureux. Yulia n’est pas un faire-valoir. Elle est une combattante. Une voix. Le spectacle lui rend hommage sans emphase, dans la justesse d’un amour qui doute, vacille, mais ne rompt jamais. Dans un monde saturé de mensonges, ce spectacle rappelle que l’amour peut être un dernier refuge — ou une première ligne de front. Qu’il faut parfois choisir entre vivre et résister. Et qu’aucune dictature ne pourra jamais confisquer ce qui se dit, à voix basse, dans une chambre, entre deux êtres qui s’aiment. Pourquoi il faut y aller Parce que c’est un théâtre qui regarde le réel en face. Un théâtre du présent, lucide, vibrant. Parce que dans la chaleur d’Avignon, cette heure de scène vous glacera — et vous réveillera. Et parce qu’il est urgent, plus que jamais, d’écouter celles et ceux que le silence menace. Avis de Foudart 🅵🅵🅵 Infos pratiques Alexeï et Yulia Texte, mise en scène et jeu : Sabrina Kouroughli & Gaëtan Vassart Conseil dramaturgique Marion Stoufflet Lumières Erik Priano Son Christophe Séchet Festival Off Avignon Théâtre des Halles – Chapelle Sainte-Claire • Du 5 au 26 juillet à 14h (relâche les mercredis 9, 16, 23) • Durée 1h • Dès 14 ans












