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- LE BRUIT DES PIERRES – Le vivant au bord du précipice
🅵🅵🅵 FOUD’ART – Quand le cirque, l’acrobatie et la performance dialogue avec la matière du monde ⸻ Entre ciel et gravité Suspendues dans le vide, les pierres respirent, oscillent, grondent. Elles menacent de tomber, de se briser, de nous emporter avec elles. Dans Le Bruit des pierres , le collectif Maison Courbe – formé par Domitille Martin , Nina Harper et Ricardo Cabral – imagine un théâtre du minéral, un poème de gravité et de résistance. Présenté dans le cadre du festival Transforme – Paris initié par la Fondation d’entreprise Hermès , ce spectacle hybride mêle cirque, performance et arts plastiques dans un espace mouvant où le corps humain apprend à vivre avec ce qui le dépasse. Domitille Martin, sculptrice de matière, Nina Harper, circassienne brésilienne fascinée par la suspension, et Ricardo Cabral, metteur en scène nourri d’écologie et de philosophie du vivant, composent ici une œuvre sans parole, où tout se joue dans le frottement : celui du corps contre la roche, du son contre le silence, de l’humain contre le temps. ⸻ Une dramaturgie du fragile Rien ne tient, tout peut basculer : voilà le cœur dramatique de Le Bruit des pierres . Les artistes évoluent parmi des roches reliées entre elles par un équilibre précaire, comme une métaphore de notre planète suspendue à un fil. La tension scénique, constante, évoque cette épée de Damoclès écologique qui pèse sur notre monde. Chaque geste devient tentative d’alliance, d’écoute, de coopération. Le corps humain s’inspire du minéral pour chuter, rouler, peser, durer . Le spectacle, librement inspiré du texte La Chute du ciel de Davi Kopenawa, trouve là son fil dramaturgique : comment retisser un lien sensible avec la Terre , alors que tout menace de s’effondrer. ⸻ Une matière sonore et lumineuse La beauté de Le Bruit des pierres tient autant dans ce qu’on voit que dans ce qu’on entend. Les sons — crissements, impacts, frottements — sont captés et transformés en direct, tissant une bande-son organique signée Nova Materia . À cette texture sonore répond la lumière de Marie Sol Kim , qui fait basculer la scène du souterrain au cosmique, du micro au macro. Une grammaire sensorielle subtile, qui plonge le spectateur dans un état d’écoute rare. Ici, les pierres parlent , et l’humain, pour une fois, se tait. ⸻ Un geste collectif, transdisciplinaire et terrien Maison Courbe travaille à trois voix, trois langues (portugais, français, plastique). Leur méthode repose sur l’improvisation, le jeu et la rencontre entre disciplines : cirque, sculpture, performance sonore. Comme dans la genèse du spectacle, où chaque créateur a dû abandonner son propre langage pour apprendre celui de l’autre, Le Bruit des pierres est avant tout une expérience d’altérité : l’art comme manière d’écouter ce qui n’a pas de bouche. ⸻ Un théâtre du vivant, sans slogans Ce que le spectacle parvient à éviter — et c’est bien agréable — c’est le piège du discours moralisateur. Ici, l’écologie n’est pas une thèse, mais une sensation . Les pierres en suspension, les équilibres précaires, les gestes de soin et de réparation évoquent une urgence sans la clamer. Le spectateur sort avec un sentiment paradoxal : la beauté du monde persiste, mais elle ne tient qu’à un souffle. ⸻ Verdict FOUD’ART Le Bruit des pierres est un objet scénique unique d’une poésie rare, un cirque métaphysique où la matière devient mémoire, et la gravité, dramaturgie. On aurait parfois aimé que la narration s’ouvre davantage, que le fil dramatique prenne plus de chair, mais la cohérence plastique et la puissance évocatrice suffisent à fasciner. Un spectacle fragile et nécessaire, qui rappelle que le théâtre, quand il s’écoute autant qu’il se regarde, peut encore réinventer le lien entre art et monde. 🅵🅵🅵 FOUD’ART – Une expérience sensorielle et poétique, à la lisière du vivant. ⸻ Le Bruit des pierres – Collectif Maison Courbe Création 2025 au Théâtre municipal de Grenoble Vu dans le cadre du Festival Transforme – Paris 🎭 16 & 17 octobre 2025 – Théâtre de la Cité internationale Crédit photo © Christophe Raynaud de Lage
- La Edad de Oro – Le flamenco, entre feu et silence
🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART – Israel Galván fête vingt ans d’un chef-d’œuvre incandescent ⸻ Le retour d’un mythe vivant Vingt ans après sa création, La Edad de Oro revient sur scène au Théâtre du Rond-Point, portée par celui que le monde surnomme “le Nijinski du flamenco”. Israel Galván, génie sévillan à la croisée de la tradition et de l’avant-garde, revisite ce solo devenu culte, accompagné de la voix magnétique de María Marín et de la guitare épurée de Rafael Rodríguez . Ce n’est pas une reconstitution, encore moins un hommage nostalgique : c’est une renaissance . Un geste d’artiste mûri, affûté, plus radical encore — comme s’il rejouait son propre manifeste : « Pour moi, le bruit est silence. » ⸻ Un feu sacré sous contrôle La danse de Galván est un paradoxe vivant. Elle tient à la fois du duel et de la prière, de la transe et de la retenue. Sur un plateau presque nu, il érige son corps en instrument de percussion : le sol résonne, les bras sculptent l’air, le torse devient caisse claire. À chaque claquement, une phrase ; à chaque silence, une tension suspendue. Cette précision extrême, entre cri et murmure, minimalisme et déflagration, confère à sa danse une intensité hypnotique. Certains parlent d’« une tension musicale irrésistible », d’autres évoquent « un orgasme d’atmosphère » : deux formules justes pour décrire cet entre-deux sensuel et spirituel, où le corps devient à la fois instrument et langage. ⸻ Un âge d’or sans ornement La Edad de Oro s’ancre dans la mémoire du flamenco tout en dynamitant ses codes. Le trio – chant, guitare, danse – rappelle les origines, mais Galván, par ses syncopes, ses suspensions, ses déséquilibres, détourne le rituel. Sa gestuelle unique décompose le compás ancestral ; il tord les conventions machistes avec un humour discret, parfois parodique, souvent bouleversant. À la fin, les trois artistes échangent leurs rôles dans un clin d’œil jubilatoire : le bailaor devient chanteur, le guitariste danseur. Le flamenco, art de l’identité, devient ici art de la métamorphose . ⸻ Un choc esthétique et sensoriel Le miracle Galván tient à ce qu’il ne joue pas le flamenco : il le vit, il l’habite. Chaque geste, chaque regard, chaque vibration de son pied semble traversé par des siècles de mémoire. Son corps respire Séville, mais son esprit regarde ailleurs : vers le contemporain, le burlesque, le silence. Sa virtuosité n’éblouit jamais gratuitement ; elle émeut par sa justesse. Il y a chez lui un humour rare, une ironie tendre, une distance qui sauve du pathos. Un équilibre subtil entre féminin et masculin, entre l’animal et le céleste. Certains spectateurs seront peut-être déroutés, d’autres y verront un absolu. Mais nul ne sort indifférent de cette cérémonie dépouillée, traversée par le duende , le feu sacré du flamenco. ⸻ Un chef-d’œuvre incandescent et intemporel. Galván transcende la tradition et réinvente le présent. Un solo qui n’a pas pris une ride, mais brûle encore plus fort. 🅵🅵🅵🅵 – Mystique, ironique, organique : le flamenco dans sa forme la plus pure et la plus libre. ⸻ La Edad de Oro Chorégraphie et danse Israel Galván Cante María Marín • Guitare Rafael Rodríguez Théâtre du Rond-Point 15 > 18 octobre 2025 • Durée 1h10 En partenariat avec le Théâtre de la Ville Crédit Photo Isabelle Louvier
- TOUT VA MÂLE ? – Les hommes se mettent à nu (ou presque)
🅵 FOUD’ART – Comédie musicale réjouissante sur la fragilité masculine ⸻ Après Ménopause, la version testostéronée Alex Goude et Jean-Jacques Thibaud prolongent l’aventure côté mâles. Tout va mâle ? scrute, avec humour et tendresse, ce que veut dire “être un homme” aujourd’hui. Trois âges, trois zones de turbulence : Thomas , PDG en panne de sens ; Romain , bibliothécaire déboussolé par les nouvelles règles du jeu amoureux ; Jérémy , coach sportif en quête d’une virilité apaisée. Au milieu : Becky , sexothérapeute fantasque, bien décidée à remettre leurs certitudes - et leurs égos - en mouvement. ⸻ Un show en pleine forme Dès l’ouverture : ça chante, ça danse, ça rit. La mise en scène d’Alex Goude transforme le cabinet de thérapie en plateau pop où les névroses se déclinent en chorégraphies et refrains décalés. Troupe soudée, énergie collective, autodérision à tous les étages - le public se reconnaît et embarque. Les détournements de tubes font mouche. Derrière la drôlerie, on devine une observation fine du masculin contemporain. On rit des tics, des obsessions, des maladresses - sans jamais rire des personnages. ⸻ L’humour comme miroir salutaire Sous le vernis feel-good un brin potache, le spectacle regarde droit dans les yeux : fin du patriarcat, peur de vieillir, injonction de performance, difficulté d’aimer sans dominer. L’écriture choisit la légèreté plutôt que la leçon : on préfère le rire à la culpabilité. Ce ton bienveillant rend l’ensemble très accessible - parfois un peu trop : on rit beaucoup, on est touché par ces “mâles en pause” qui osent enfin leurs failles. ⸻ Entre caricature et tendresse Oui, certains jeux de mots sont faciles, et quelques clichés résistent. On voit venir certaines chutes, les dialogues privilégient parfois la mécanique comique à la nuance. Mais cette légère outrance fait partie du charme : tout est assumé, populaire, sincère. Ce mix de burlesque et de tendresse fédère. On rit - c’est l’essentiel - mais on aurait aimé, par endroits, creuser davantage : solitude, peur, désir, réinvention. ⸻ 🅵 FOUD’ART – Un spectacle qui renvoie les hommes à eux-mêmes… en éclats de rire. Alex Goude retrouve sa patte : théâtre musical accessible, rythmique, bienveillant. Tout va mâle ? ne démontre pas, il décomplexe. Le rire devient outil de libération, respiration collective dans une époque lourde sur les épaules. Tout ne va pas “mâle” avec la même intensité - certaines scènes flirtent avec la caricature - mais la sincérité du projet, l’énergie et le talent des interprètes emportent la mise. Généreux, populaire, salutaire : un vrai bon moment, à prendre sans prise de tête, l’esprit ouvert. Et un petit pas de plus vers une masculinité apaisée. ⸻ Infos pratiques TOUT VA MÂLE ? Comédie musicale d’ Alex Goude & Jean-Jacques Thibaud Mise en scène : Alex Goude Chorégraphies : Johan Nus (avec Alexia Cuvelier ) • Musiques Philippe Gouadin & Frédéric Ruiz • Costumes Frédéric Schamberger • Lumières Emmanuel Cordier Le Grand Point Virgule Jusqu’au 4 janvier 2025 • Mer–Ven 21h • Sam 18h & 21h30 • Dim 17h & 19h • Durée 1h30
- LES MONOLOGUES DU VAGIN – Refaire entendre le corps
🅵🅵🅵 FOUD’ART - Un classique féministe réarmé, plus inclusif, plus tendre, toujours nécessaire ⸻ Trente ans après le coup de tonnerre d’Eve Ensler, Aurore Auteuil remet Les Monologues du Vagin sur le plateau du Studio Marigny . Une reprise ? Oui. Un simple « remake » ? Non. Par une mise en scène sobre et sensible , un trio d’interprètes complémentaires (Aurore Auteuil, Galia Salimo , Camille Léon-Fucien ) et l’intégration assumée d’une voix trans , le spectacle - qui privilégie l’empathie à l’effet de manche - redonne à la parole des corps son acuité politique et son humanité. ⸻ Pourquoi y retourner en 2025 ? Parce que l’époque recule sur l’essentiel . Auteuil assume une nécessité viscérale : replacer la parole des femmes au centre et élargir le chœur à celles qu’on a trop souvent tues - les femmes trans . La version 2017 de V (Eve Ensler), intégrée ici, fait de cette reprise une boussole plus qu’un souvenir . L’enjeu n’est plus de choquer, mais de relancer l’écoute : remettre du vivant dans un texte que l’on croit connaître. Ici, le vagin n’est pas un totem , mais une porte d’entrée vers l’intime , la honte, le plaisir, les violences, la dignité. En ouvrant le spectre, Aurore Auteuil rappelle que le féminin n’est pas un bloc , mais un continuum d’expériences - et que c’est là que le théâtre, aujourd’hui, retrouve sa nécessité. ⸻ Une mise en scène de l’attention Pas d’esbroufe. Plateau épuré , déplacements parcimonieux, lumières ciselées et musique discrète : Auteuil cadre le regard et laisse les mots faire leur travail. Pas d’illustration didactique, mais une scénographie de la nuance , qui accompagne les bascules de ton (du burlesque au tragique) sans les souligner au stabilo. La durée (1h20) tient la tension, avec quelques respirations bienvenues lorsque le texte s’alourdit ou devient un peu daté. ⸻ Trois voix, trois trajectoires Une des très bonnes idées d’Aurore Auteuil est d’avoir réuni trois voix singulières sur scène. En plus d’elle-même, pleine d’énergie et d’émotion, Galia Salimo apporte la mémoire d’une vie combattue : présence charismatique , fêlure tenue, parole trans qui incarne et ne « coche » rien. Camille Léon-Fucien , elle, joue l’élan : modernité, précision rythmique, humour sec , bascules de la légèreté à la brûlure. Le trio respire ensemble . Les monologues circulent, se relaient, se contredisent parfois, mais se combinent toujours dans une même écoute . ⸻ Ce qui frappe Quelques monologues “patrimoniaux” paraissent un ton en dessous - fatigue d’oreille plus que faiblesse de jeu. Mais du manifeste à la confidence, la pièce retrouve sa respiration chorale . L’ajout de l’inclusion trans et le petit passage bienvenu sur le clitoris permettent de réintroduire la notion de plaisir , rééquilibrant la colonne “jouissance” face à la colonne “violences”. ⸻ FOUD’ART 🅵🅵🅵 On peut légitimement se demander : pourquoi rejouer encore ce texte si souvent monté ? La réponse est sur scène. Tant que des femmes se feront réduire à un désir disponible , tant que le plaisir féminin restera mal transmis , tant que les agressions persisteront et que la dignité des femmes trans sera publiquement contestée, ces monologues demeureront nécessaires. Cette version rappelle que si le théâtre ne règle rien, il rallume la mèche. Ici, pas de leçon, pas de posture - juste des voix qui persistent à exister . Trente ans après Ensler, la colère a changé de ton, pas de raison . Et tant qu’on confondra désir et domination , ces Monologues resteront indispensables . ⸻ Infos pratiques Les Monologues du vagin Pièce écrite par V (Eve Ensler) Mise en scène Aurore Auteuil Avec Aurore Auteuil, Galia Salim, Camille Léon-Fucien Studio Marigny Du 13 octobre au 23 décembre 2025 – lundis et mardis, 20h • Durée 1h20
- Le Professeur – L’engrenage de la lâcheté
🅵🅵 FOUD’ART – Un texte implacable, une interprétation bouleversante mais inégale ⸻ Quand le théâtre affronte la peur C’est un texte qu’on aborde avec le souffle court. Avec Le Professeur , Émilie Frèche s’attaque à l’un des traumatismes les plus profonds de notre société : l’assassinat de Samuel Paty, en octobre 2020. Inspirée par les faits réels, nourrie de documents et d’échanges avec Mickaëlle Paty, la sœur du professeur, l’autrice remonte le fil des dix jours qui ont précédé le drame. Dix jours d’incompréhensions, de lâchetés, d’inactions, d’erreurs humaines et institutionnelles. Dix jours où tout aurait pu, peut-être, être évité. Dans ce monologue choral, une seule voix – celle d’un professeur acculé – incarne toutes les autres : l’élève, le père, les collègues, les responsables, les référents, les lâches. Muriel Mayette-Holtz a fait le choix d’un seul en scène, confié à Carole Bouquet, pour mieux entendre cette polyphonie du silence. ⸻ Une tragédie civique « Il n’avait commis aucune faute, et pourtant on lui a demandé de s’excuser. » Cette phrase, répétée en ouverture, donne le ton. Tout au long du texte, Émilie Frèche déploie une mécanique dramatique d’une précision chirurgicale. Elle dissèque la fabrique du scandale : l’accusation infondée d’une élève absente, l’emballement des réseaux, l’indifférence hiérarchique, les couloirs administratifs, les réunions creuses, la peur, la désolidarisation. Petit à petit, le drame se met en marche – implacable, presque abstrait – jusqu’à l’issue tragique que nous connaissons tous. Le texte, d’une justesse rare, touche par sa sobriété. Sans pathos ni vengeance, il rend à Samuel Paty ce que la barbarie lui a ôté : son corps, sa voix et sa pensée . Émilie Frèche parvient à restituer la dignité d’un homme qui, dans sa solitude, a continué à croire à la liberté d’expression. ⸻ Carole Bouquet, la retenue et la faille Sur scène, Carole Bouquet se tient seule, drapée de noir, derrière un simple pupitre, devant un écran immense. Aucune fioriture : tout repose sur la parole. Sa présence impose immédiatement le respect. Sa voix, grave et feutrée, porte les mots avec élégance et sincérité. Mais cet exercice d’une rare exigence – une lecture incarnée, presque sans respiration – met parfois la comédienne à l’épreuve. Quelques hésitations, un souffle court, une tension perceptible brouillent par instants la clarté du propos. Est-ce la charge émotionnelle du texte, ou la fatigue d’une partition trop rigide ? Difficile à dire. Il arrive qu’on souffre presque pour elle. Et c’est peut-être là le paradoxe du spectacle : l’émotion passe, mais la gêne s’installe aussi . On se sent pris entre l’admiration et le malaise, entre la gravité du sujet et la fragilité de l’interprète. Heureusement, la puissance du texte finit par reprendre le dessus : la parole d’Émilie Frèche transcende tout. ⸻ Un théâtre pour affronter l’indicible Muriel Mayette-Holtz signe une mise en scène sobre, frontale, qui laisse toute la place à la parole. Elle refuse l’illustration pour privilégier la pensée, et transforme la scène en espace civique. Le théâtre, ici, n’est plus simple représentation : il devient un acte de mémoire, de résistance et de fraternité . Face à la barbarie, face à la peur, il nous oblige à regarder en face ce que nous n’avons pas voulu voir : la somme de nos renoncements. ⸻ 🅵🅵 FOUD’ART Un texte puissant, précis et nécessaire, porté par une actrice immense mais mise à rude épreuve. On ressort bouleversé, secoué, un peu gêné aussi , comme si la parole trop juste du texte dépassait la scène elle-même. Malgré ses fragilités, Le Professeur reste un moment de théâtre essentiel : celui qui oblige à penser, à douter, à se souvenir. ⸻ Infos pratiques Le Professeur Texte Émilie Frèche Adaptation et mise en scène Muriel Mayette-Holtz Avec Carole Bouquet Scénographie & Costumes Rudy Sabounghi • Lumières François Thouret • Musique Cyril Giroux LA SCALA PARIS Du 9 octobre au 14 décembre 2025 • Du mercredi au samedi à 19h, dimanche à 15h • Durée 1h05
- SWAN LAKE – Le mythe renversé de Matthew Bourne
🅵🅵🅵 FOUD’ART – Un choc visuel et dramaturgique… qui divise sur le fond ⸻ Trente ans après sa création, Swan Lake version Matthew Bourne revient à Paris avec sa meute de cygnes masculins et sa lecture sombre des désirs inassouvis. Puissant, audacieux, impeccablement produit , le spectacle électrise La Seine Musicale. Mais en déplaçant l’axe narratif vers le Prince et sa mère, Bourne réécrit le conte au risque d’en éroder l’essence romantique . Un événement majeur… et un débat ouvert. ⸻ Un mythe retourné comme un gant Ici, pas d’Odette en tutu ni de sortilège littéral. Bourne théâtralise Tchaïkovski : scénographie monumentale, humour de situation, sens du cadre quasi cinématographique. Lez Brotherston signe des décors et costumes d’une lisibilité exemplaire : lit démesuré, palais étouffant, boîte de nuit clinquante, asile blafard - chaque tableau raconte autant que la danse. Le Prince au centre : désir, norme, vertige Le cœur dramaturgique est le Prince , écrasé par le protocole et une Reine de glace. Sa rencontre avec le Cygne - figure mâle, sauvage et magnétique - déverrouille le désir et la possibilité d’être soi. Le pas de deux fondateur est magnifiquement conduit : portés francs, respirations tendues, rapport de forces mouvant. La relation mère/fils est d’une justesse cruelle : quasi œdipienne, jamais appuyée. Et tout au long du ballet, Bourne varie les styles - du classique au contemporain en passant par le modern jazz - sans jamais céder au collage gratuit : un langage hybride cohérent , reflet du trouble intérieur du Prince. La meute des cygnes : beauté brute Le corps de ballet masculin est la grande idée de Bourne. Ancré, fauve, rageur , il conjugue virilité et délicatesse. La fameuse scène du lac est un uppercut : lignes nettes, frappes au sol, élans groupés qui sculptent l’espace, entre rage et pureté. ⸻ Ce qui emporte Ce Swan Lake hypnotise d’abord par son énergie visuelle et musicale . Chaque tableau respire la tension dramatique, la pulsation du corps et du son. La partition de Tchaïkovski, magnifiée par l’orchestration, se marie à une gestuelle précise et viscérale : un flux continu qui serre la gorge et happe le regard. On est également frappé par la clarté de la mise en scène . Bourne raconte sans paroles, mais tout se comprend. Chaque décor, chaque transition, chaque mouvement exprime l’enfermement, la quête et la chute du Prince. Cette lisibilité, rare dans la danse contemporaine, donne au spectacle une force théâtrale irrésistible. Et puis, il y a la meute . Ce corps de ballet masculin, désormais mythique, impose sa présence comme un manifeste. Sauvage, sensuel, indompté, il incarne la puissance brute et la fragilité mêlées. À lui seul, il fait du spectacle une icône pop, un emblème de liberté et de métamorphose. ⸻ Ce qui interroge Mais sous la perfection du geste et l’éclat de la forme, l’essence du conte se délite peu à peu. En recentrant tout sur le Prince, Bourne transforme le mythe romantique en drame intérieur. La dialectique Odette/Odile - cœur battant du Lac original - devient ici pure métaphore, jusqu’à parfois s’effacer. On admire l’intelligence de la réécriture, mais on regrette parfois la perte de mystère. Le personnage de la “petite amie imposée” , lui, peine à trouver sa place. Figure de comédie sociale, presque caricaturale, elle détourne momentanément le regard sans jamais nourrir la tragédie. Une silhouette plus décorative que dramatique. Enfin, l’acte du bal , sommet attendu, laisse un sentiment d’inachèvement. La surenchère visuelle et la tension érotique séduisent, mais l’émotion s’y disperse. Le Cygne noir - ou plutôt l’Étranger - fascine sans réellement bouleverser. La scène brille, mais n’émeut pas toujours. ⸻ 🅵🅵🅵 FOUD’ART – Immanquable pour l’œil et la scène, discuté sur le fond. Bourne révolutionne l’iconographie du Lac et signe un très grand théâtre dansé . Si l’on accepte que le romantisme s’y dissolve dans un drame psychologique contemporain, l’expérience est saisissante . Si l’on cherche le frisson du mythe originel, on peut rester à distance . Reste un spectacle majeur , qui continue de faire parler - et c’est aussi à cela qu’on reconnaît les classiques. ⸻ Infos pratiques Swan Lake – The Next Generation Direction artistique & chorégraphie Matthew Bourne Musique Piotr Ilitch Tchaïkovski Scénographie • décors • costumes Lez Brotherston • Lumière Paule Constable Crédit Photo Johan Persson La Seine Musicale Du 9 au 26 octobre 2025 • Du mardi samedi à 20h. Samedi et dimanche à 15h • Durée : 2h30 (avec entracte)
- KILLER JOE – Théâtre du sale et de la survie
🅵🅵 FOUD’ART – Quand la comédie noire devient miroir de la misère Un thriller familial à la limite du supportable, où l’on rit jaune avant de détourner les yeux. ⸻ Pulp de caravane, version Paris Première adaptation française de Killer Joe , la pièce culte de Tracy Letts (1993). Un thriller familial à la fois hilarant, sordide et tragique , où la misère, la luxure et la cupidité tordent les liens du sang. Sous la direction de Patrice Costa , Benoît Solès et Rod Paradot s’affrontent dans un huis clos moite, poisseux, presque biblique — une descente dans la stupidité humaine qui serre la gorge et fait rire jaune . Letts, héritier sauvage de Tennessee Williams et Sam Shepard , signe ici un théâtre de la limite, où le grotesque flirte avec le réel . Le texte, quasiment intégralement repris, garde sa crudité : dialogues crus, éclats de rire nerveux, scènes d’humiliation, et cette tension constante où le rire devient une arme de survie . Créée en 1993 à Chicago, la pièce révéla Letts au monde avant de devenir, en 2012, un film culte signé William Friedkin ( French Connection , L’Exorciste ), avec Matthew McConaughey en tueur à gages. Comme au cinéma, la version française navigue entre thriller, satire et cauchemar social . ⸻ Le jeu sous tension La mise en scène de Patrice Costa repose sur la puissance brute de ses interprètes , et c’est là que Killer Joe trouve sa force. En Joe , Benoît Solès impose une présence glaçante : froid, précis, presque reptilien , il distille la menace avec une rage rentrée qui ne demande qu’à exploser. Face à lui, Rod Paradot campe un Chris désespéré, fébrile, d’une sauvagerie fragile . Gamin paumé qui court après l’argent comme on court après l’air, il incarne la pulsion brute face au contrôle implacable de Solès. Entre eux, la scène devient un ring mental : classe contre chaos, calcul contre instinct, domination contre survie . La tension est physique, presque animale — un duel haletant où chaque silence devient une arme. Autour de ce face-à-face, Olivier Sitruk et Pauline Lefèvre forment un couple cynique, englué dans sa propre médiocrité : bons relais dramatiques, mais qu’on aimerait voir plonger plus profondément dans le trouble. Et au centre, Carla Muys , dans le rôle de Dottie , capte la lumière : candide et troublante , elle devient à la fois victime et catalyseur . Sous sa douceur affleure une sensualité inquiète, une attirance pour le danger, presque enfantine. Pivot du marchandage , Dottie incarne l’ innocence pervertie , ce point de bascule où la morale s’effondre et où tout devient négociable — corps, amour, dignité. C’est elle qui donne à Killer Joe sa part d’humanité, celle qu’on préférerait ne pas voir . Le rythme ne faiblit jamais : le spectacle avance comme une mèche qui brûle , tendu vers un final au vitriol où la comédie noire bascule brutalement dans la tragédie sordide. ⸻ Ce qui manque encore Mais si le jeu convainc, le plateau reste trop propre . Killer Joe réclame le chaos , la graisse , la poussière : un univers poisseux où la télévision remplace Dieu et où la bière fait office d’espérance. Ici, tout semble encore trop sage — un joli décor de théâtre là où il faudrait un mobile-home en décomposition . Même impression du côté du verbe et du corps : les comédiens parlent trop bien, bougent trop bien . Or Letts écrit pour les gens cabossés , ceux dont la syntaxe boite comme leurs vies. Ce théâtre n’est pas fait pour être fluide, mais pour heurter . Enfin, la question du regard sur la violence faite aux femmes reste en suspens. Elle est montrée — parfois frontalement — mais rarement interrogée. Le malaise est là, palpable, mais le regard critique manque encore de tranchant. ⸻ Plateau & atmosphère La lumière cisèle les visages , la musique installe une tension sourde . Tout est maîtrisé, trop peut-être. Killer Joe devrait sentir la moiteur et la misère , le canapé collant , la télé qui hurle en arrière-plan. Ici, le plateau reste un peu lisse, comme s’il refusait la laideur . Or chez Letts, le décor est un personnage à part entière : il raconte la déchéance mieux qu’un monologue. Tant que la scène ne se salira pas, le cauchemar restera théorique . ⸻ 🅵🅵 FOUD’ART Un duel d’acteurs impressionnant , un final au vitriol , une pièce culte qui trouve enfin voix en français. Mais il manque à cette adaptation le jus poisseux qui fait la grandeur de Letts : la sueur, le dégoût, la peur du vide. Killer Joe n’est pas une œuvre élégante : c’est un vivarium de misère , un théâtre de la honte où chaque rire se paie au prix fort . Ici, le malaise prend — mais ne mord pas encore jusqu’à l’os . Reste une œuvre courageuse, amorale, fascinante , portée par deux comédiens en état de tension pure , et par une jeune actrice ( Carla Muys ) qu’on suivra de près . Un spectacle à voir pour ressentir ce que le théâtre, trop souvent, oublie : l’inconfort. ⸻ Infos pratiques KILLER JOE – de Tracy Letts Adaptation Patrice Costa & Sophie Parel Mise en scène Patrice Costa Avec Benoît Solès (Joe), Rod Paradot (Chris), Olivier Sitruk, Pauline Lefèvre, Carla Muys Lumières Denis Koransky • Scénographie Georges Vauraz • Costumes Mélisande de Serres • Chorégraphies Sophie Mayer • Musiques Yann Coste (avec Neil Chablaoui) Crédit photo © Patrick Fouque Théâtre de l’Œuvre Du 9 octobre 2025 au 4 janvier 2026 • Jeu–sam 21h / Dim 18h – Relâches : 25/12 & 01/01 • Durée 1h30 • Déconseillé aux -16 ans – Présence de lumières clignotantes
- Peau d’homme – Ode queer et renaissance de la liberté
🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART – Quand la comédie musicale fait sa révolution ⸻ Un retour flamboyant àla Comédie des Champs-Élysées L’hiver dernier, Laure Calamy , avec son talent hors pair et son charme renversant, avait embrasé le Théâtre Montparnasse avec Peau d’homme , dynamitant la saison théâtrale. Cette année, le phénomène revient pour 60 représentations exceptionnelles à la mythique Comédie des Champs-Élysées . Une occasion en or de (re)découvrir ce bijou théâtral, aussi réjouissant qu’inspirant, où Pauline Cheviller reprend le flambeau avec une intensité éblouissante et une voix en or. ⸻ Une comédie musicale renversante Adapter la bande dessinée culte d’ Hubert et Zanzim en comédie musicale relevait du pari fou. Léna Bréban l’a fait – et avec un panache renversant. Peau d’homme devient sur scène une fresque féministe, queer et jubilatoire , un tourbillon d’énergie et d’humour où le rire côtoie la réflexion. Dans l’Italie de la Renaissance, Bianca , jeune fille promise à un mariage arrangé, découvre grâce à une marraine fantasque une « peau d’homme » magique lui permettant d’explorer le monde masculin. En devenant Lorenzo , elle goûte à la liberté, découvre l’amour et se confronte à la face cachée de son fiancé. Derrière les éclats de rire et les paillettes, le message est clair : la quête d’identité, le droit à la différence et la remise en question des normes sont au cœur de ce conte moderne et furieusement actuel. ⸻ Pauline Cheviller, en feu ! Sur scène, Pauline Cheviller est une révélation. Elle passe du féminin au masculin avec une aisance vertigineuse, mêlant grâce et malice, force et fragilité. Sa présence irradie, son humour désarme, sa sincérité bouleverse. Autour d’elle, la troupe se distingue par une énergie communicative : Valentin Rolland en fiancé ambivalent, Vincent Vanhée en religieux glaçant et Camille Favre-Bulle (ou Léna Bréban ) en marraine excentrique forment un ensemble étincelant. Mention spéciale à Adrien Urso , désopilant en bigote hystérique. ⸻ Un cabaret queer et satirique La mise en scène de Léna Bréban joue avec les codes du théâtre populaire : elle brise le quatrième mur, interpelle le public, multiplie les clins d’œil à notre époque. Les chansons signées Ben Mazué ajoutent une touche de modernité, intime et poétique, tandis que les chorégraphies de Leïla Ka électrisent la scène. Sous ses airs de farce colorée, Peau d’homme se fait critique du patriarcat, satire sociale et célébration de l’émancipation. Seule petite réserve : le décor , un brin sage pour une production de cette ampleur. Mais les costumes d’Alice Touvet, flamboyants et inventifs, compensent largement cette retenue. ⸻ Un OVNI théâtral jouissif Audacieux, drôle, bouleversant : Peau d’homme est une comédie musicale comme on en voit peu. C’est une ode à la tolérance et à la liberté , une explosion de rires et d’émotions, un manifeste joyeux porté par une distribution irrésistible. Léna Bréban signe un spectacle total, entre cabaret queer, satire sociale et conte initiatique. ✨ Un spectacle jubilatoire, porté par une Pauline Cheviller étincelante, à voir absolument ! ⸻ Infos pratiques Peau d’homme d’après la bande dessinée d’ Hubert et Zanzim Adaptation et mise en scène Léna Bréban Avec Pauline Cheviller, Valentin Rolland, Vincent Vanhée, Adrien Urso, Camille Favre-Bulle, Léna Bréban, Emmanuelle Rivière, Aurore Streich, Régis Vallée, Jean-Baptiste Darosey Musiciens Clément Simounet, Clément de Witt Chansons Ben Mazué • Chorégraphie Leïla Ka • Décors Juliette Azzopardi & Jean-Benoît Thibault • Costumes Alice Touvet • Lumières Denis Koransky Comédie des Champs-Élysées Du 8 octobre 2025 au 25 janvier 2026 • Du mercredi au samedi à 21h, le dimanche à 16h • Durée 1h45
- Poètes, vos papiers – La poésie comme refuge et révolte
🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART – Quand la scène devient une ballade en territoire poétique ⸻ Avec Poètes, vos papiers , Véronique Vella, comédienne de la Comédie-Française, signe avec Benoît Urbain un récital d’une rare intensité. Un Singulis à deux voix où la poésie se fait chant, refuge et résistance. De Baudelaire à Genet, un voyage vibrant au cœur de la langue. ⸻ Un grand détour de chant au cœur de la langue C’est avec l’âme d’une conteuse que Véronique Vella aborde Poètes, vos papiers , un récital pensé comme un voyage intérieur. Venue au théâtre par les poètes, elle reprend à son compte la conviction de Léo Ferré : « Faire chanson de la poésie, c’est la rendre plus accessible. » Aux côtés du musicien Benoît Urbain, elle signe un Singulis d’une élégance rare : un détour de chant qui invite à la rêverie autant qu’à la réflexion. De Baudelaire à Rimbaud, de Chedid à Genet, les mots s’entrelacent aux harmonies du piano, de l’accordéon et de la guitare. Ce n’est pas un récital sage, mais une expédition sensible , où chaque texte devient halte, vertige ou élan. Les émotions s’y succèdent – amour, colère, désir, espoir, chagrin – tout ce qui, chez les poètes, fait trembler la langue et battre le cœur. ⸻ Véronique Vella : chanter comme on joue Vella ne cherche pas la performance vocale. Elle chante comme elle respire , avec son souffle, ses silences, sa vibration intérieure. Son chant n’orne pas les mots : il les habite . Chaque vers devient adresse, chaque mot, vibration. Elle ne cherche pas à séduire, mais à toucher juste . « Je ne suis pas une chanteuse, je suis une comédienne qui sait chanter », dit-elle. Et c’est là que réside la magie : cette authenticité nue , ce feu intérieur qui rend sa voix tantôt fragile, tantôt puissante – mais toujours juste. ⸻ Un duo en parfaite résonance Face à elle, Benoît Urbain fait corps avec la musique. Pianiste et accordéoniste inspiré, il compose pour la voix de Vella « au demi-ton près ». Son écriture, à la fois jazzy, charnelle et subtile, épouse la pulsation du texte. Ensemble, ils dialoguent comme deux âmes complices : l’un sculpte le verbe, l’autre le prolonge en vibration. Leur écoute mutuelle crée une matière vivante, respirante, à la fois intime et universelle. ⸻ La poésie comme résistance Ce Singulis à deux n’est pas une promenade, mais une ascension lente et lumineuse . Véronique Vella y oppose à la vitesse du monde un refuge de lenteur et d’humanité . Le spectacle prend son temps, préfère la nuance à l’effet, la résonance à la prouesse. On y redécouvre des vers connus, des perles oubliées, des textes offerts à la musique pour la première fois. On s’y perd parfois dans la densité des mots, mais on en ressort agrandi – comme après un long chemin où l’essentiel se révèle en route. Et lorsqu’elle dit : « La poésie, on n’est pas obligé de la comprendre pour l’aimer, ni de l’aimer pour la comprendre », on comprend que tout est là : l’amour du verbe avant tout, la parole comme résistance au vacarme du monde. ⸻ 🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART Un spectacle savant et sensible , porté par deux artistes en parfaite osmose, qui rappellent qu’à l’heure des écrans et du zapping, la poésie demeure un acte vivant, indomptable et profondément humain . Un moment suspendu, simple et abyssal – comme un verre de vin partagé entre deux âmes qui se comprennent sans parler. ⸻ Infos pratiques Poètes, vos papiers Conception et interprétation Véronique Vella (Comédie-Française) Musiques originales, arrangements et interprétation Benoît Urbain Lumières Cécile Bourrellis • Son Matéo Esnault Photos © Vincent Pontet – Coll. Comédie-Française Théâtre 14 Du 7 au 18 octobre 2025
- Ceci est mon corps – Jérôme Clément-Wilz, l’intime comme acte politique
🅵🅵🅵🅵 FOUD’ART – Quand le corps devient lieu de mémoire et de révolte ⸻ Un film qui ne se regarde pas, il se traverse Avec Ceci est mon corps , Jérôme Clément-Wilz signe un film d’une intensité rare, à la croisée du documentaire, du journal intime et du geste artistique. Pendant quatre ans, il filme son combat pour porter plainte contre le prêtre qui a brisé son enfance. Mais au-delà du procès, c’est une plongée dans les strates du corps et de la mémoire : un voyage filmé à la première personne, où la parole lutte contre le silence, et la caméra devient un prolongement de la peau. Ce n’est pas un témoignage, c’est une traversée. Entre douleur, doute et reconstruction, Clément-Wilz ose filmer ce que peu osent dire, et dire ce que tant préfèrent taire. ⸻ Le corps comme champ de bataille Tout, dans le film, passe par le corps. Celui qu’on a violé, celui qu’on tente de reconquérir, celui qu’on recompose pour continuer à vivre. Le réalisateur s’expose sans détour, dans des plans rapprochés où la respiration devient rythme, où chaque tremblement, chaque silence dit plus que les mots. Le corps devient sujet, langage et témoin. C’est là que Ceci est mon corps rejoint le théâtre le plus cru : celui où l’artiste n’interprète plus, mais incarne. Là où la chair devient texte, et la caméra un partenaire de scène. ⸻ Une mise en scène du réel Jérôme Clément-Wilz filme son procès, ses avocats, ses proches, mais aussi ses souvenirs fragmentés, ses doutes, sa peur de ne plus savoir. Le montage, d’une grande précision poétique, alterne entre présent et passé, entre images et absences, créant une dramaturgie du trauma. La caméra n’est jamais voyeuriste. Elle écoute, elle recueille, elle accompagne. Elle devient complice, presque thérapeutique. Chaque plan est une tentative d’apprivoiser le vertige : celui d’un souvenir incertain, celui d’un adulte face à l’enfant qu’il a été. ⸻ De l’intime au politique En filmant sa propre reconstruction, Clément-Wilz dépasse le simple « je » pour atteindre un « nous » collectif. Il donne voix à tous les corps réduits au silence, à toutes les enfances confisquées. Le film dénonce, avec une force tranquille, les complicités muettes de l’institution religieuse, mais aussi celles, plus ordinaires, des familles qui n’ont pas voulu voir. Filmer devient alors un acte politique. Reprendre la parole, c’est reprendre possession de son corps - et, à travers lui, du monde. ⸻ Une œuvre qui hante et libère « Ceci est mon corps » ne cherche ni le spectaculaire ni la catharsis. Il cherche la vérité - celle qui tremble, qui blesse, qui libère un peu. Le spectateur en ressort bouleversé, parfois étouffé, mais traversé par une énergie vitale : celle d’un homme qui, en filmant sa plaie, choisit la vie. Ce qui émeut le plus, ce ne sont pas les faits - aussi insoutenables soient-ils - mais les doutes, les hésitations, la vulnérabilité de l’adulte face à sa mémoire abîmée. La pudeur des parents, perdus et désarmés, la complexité du pardon, les non-dits qui demeurent… Tout cela fait de ce documentaire une œuvre d’une humanité bouleversante. Peut-être laisse-t-il le spectateur un peu sur sa faim - mais c’est justement ce vide, ce tremblement, qui en fait la justesse. Parce que le trauma, lui, ne se résout pas. Il se traverse. ⸻ Ceci est mon corps Un film de Jérôme Clément-Wilz Production Kidam / Squawk Films Sélectionné au FIPADOC 2025 Diffusion ARTE France
- L’Expérience Théâtrale – Ruquier joue la comédie du théâtre
🅵🅵 FOUD’ART – Quand le théâtre rit de lui-même ⸻ Un hommage facétieux au théâtre Pour le centenaire du Théâtre de la Michodière, Laurent Ruquier signe L’Expérience Théâtrale . Sur scène, deux comédiens que tout oppose : François Berléand, monument du théâtre et du cinéma, et Max Boublil, trublion venu de l’humour. Le projet : faire du théâtre lui-même le sujet du spectacle, entre clins d’œil complices et vérités piquantes sur le métier. ⸻ Un duo attachant, moteur du spectacle La complicité entre Berléand et Boublil fait tout le sel du spectacle. L’un, cabotin irrésistible, impose son charisme ; l’autre, polisson et facétieux, apporte une énergie juvénile. Leur ping-pong verbal amuse, parfois dans l’esprit des grincheux du Muppet Show . Mais ce charme compense un texte qui repose trop sur leur présence scénique. Le ton est caustique, les formules souvent efficaces, mais l’ensemble se révèle parfois facile, caricatural et sans véritable colonne vertébrale dramatique. On peut même ressentir quelques longueurs, vite rattrapées par l’énergie du duo. Ici, l’autodérision fonctionne davantage par le talent des acteurs que par la solidité de l’écriture. ⸻ Mise en scène sobre, texte léger Anne Bouvier signe une mise en scène fluide, appuyée sur un décor simple de Citronelle Dufay. Sobriété assumée, mais sans parti pris visuel fort : tout reste dans le verbe. Ruquier opte pour le métathéâtre – superstitions de coulisses, rivalités d’acteurs, anecdotes – mais la dramaturgie demeure mince. Là où Pirandello ou Feydeau donnaient du vertige, il ne reste qu’un clin d’œil complice. Résultat : une suite de sketches drôles mais décousus, plus divertissants que réflexifs. Ce que disent les personnages n’a pas toujours grand intérêt, mais la manière dont ils le disent séduit, grâce au charme et à l’autodérision. ⸻ Verdict FOUD’ART L’Expérience Théâtrale séduit par l’humour et la complicité de ses interprètes, mais reste un exercice léger, sans réelle profondeur. Tout repose sur le duo Berléand–Boublil, irrésistible mais condamné à porter un texte paresseux. Un divertissement plaisant pour qui veut rire des travers du métier, mais une déception pour ceux qui attendaient une réflexion plus ambitieuse sur l’art théâtral. ⸻ Infos pratiques L’EXPÉRIENCE THÉÂTRALE Un texte de Laurent Ruquier Mise en scène de Anne Bouvier Avec François Berléand et Max Boublil Décor Citronelle Dufay • Lumière Denis Koransky • Son Antoine Le Cointe Crédit photo © Bertrand Exertier THÉÂTRE DE LA MICHODIÈRE À partir du 24 septembre 2025 • Du mardi au samedi à 19h
- Empathie – La santé mentale sans filtre, entre rires et vertiges
🅵🅵🅵 FOUD’ART – Quand la série devient miroir de nos fragilités ⸻ Une série québécoise qui ose Empathie, création de Florence Longpré (qui incarne également l’héroïne), réalisée par Guillaume Lonergan, s’impose comme une comédie dramatique hors norme. L’intrigue nous plonge dans l’univers d’un institut psychiatrique fictif, Mont-Royal, où Suzanne Bien-Aimé, ancienne criminologue devenue psychiatre, reprend son poste après deux années de dépression. À ses côtés, Mortimer (Thomas Ngijol), agent d’intervention aussi maladroit qu’attachant, et une galerie de patients aux trajectoires bouleversantes. Empathie choisit d’aborder la santé mentale sans pathos ni clichés, avec une sincérité et une liberté de ton qui frappent. ⸻ Un fragile équilibre entre gravité et humour C’est là toute son originalité : jouer sur les contrastes. Un instant, on rit d’un quiproquo de couloir ; l’instant d’après, on est happé par une crise psychotique ou une scène de deuil. La presse ne s’y est pas trompée : Télérama parle d’une “plongée lumineuse et bouleversante”, tandis que Le Monde souligne un mélange des genres où le polar, le soap et le drame intime se percutent. Certes, le récit peut parfois sembler trop chargé, certains rebondissements paraissent forcés. Mais dans cette tension permanente, la série garde le cap : nous faire ressentir, avec force, ce que signifie être fragile dans un monde qui l’est tout autant. ⸻ Une réception enthousiaste Le Prix du public au festival Séries Mania 2025 confirme l’adhésion des spectateurs. Beaucoup saluent la justesse émotionnelle et la capacité de la série à éviter les pièges du sensationnalisme. Florence Longpré incarne Suzanne avec une intensité rare, oscillant entre lucidité et vertige. Quant à Thomas Ngijol, il surprend dans un registre sobre, drôle et touchant. ⸻ Une fiction qui choisit la faille plutôt que la démonstration La véritable force d’Empathie réside dans sa manière de maintenir l’équilibre entre comédie et douleur. La série ne cherche pas la fidélité absolue au réalisme psychiatrique et assume sa part de romanesque. Certains pourront trouver la narration dense, parfois artificielle. Mais là n’est pas l’enjeu : Empathie n’entend pas être un documentaire, encore moins une leçon clinique. Son objectif est ailleurs : mettre en lumière ce fil ténu qui relie nos fragilités individuelles aux fragilités collectives. En donnant voix et chair à des personnages souvent réduits au silence, Florence Longpré et Guillaume Lonergan rappellent que derrière chaque diagnostic, chaque crise, chaque silence, il y a une humanité à entendre. C’est dans cette capacité à faire résonner l’intime chez le spectateur que la série atteint sa pleine puissance. L’art, qu’il soit théâtral ou sériel, trouve ici sa fonction première : éveiller une empathie que l’on croyait parfois perdue. ⸻ Informations générales Origine : Série québécoise (drame + comédie) écrite par Florence Longpré, qui tient aussi le rôle principal. Saisons : la première compte 10 épisodes ; une deuxième est déjà en développement avec la participation de Canal+. Distinctions : Prix du public au festival Séries Mania 2025.












